Ouvrières agricoles en Tunisie : des pistes concrètes pour sortir de la précarité

Science at work 15 July 2026
En Tunisie, les ouvrières agricoles assurent plus de la moitié de la main-d’œuvre rurale, mais leur travail demeure informel, précaire et largement absent des politiques publiques. Un collectif de recherche, dont le CIRAD fait partie, a documenté leurs conditions de travail. Ce collectif a échangé avec des ouvrières et des acteurs de terrain pour identifier les leviers concrets d’amélioration du quotidien de ces ouvrières.
Ouvrières agricoles dans les champs en Tunisie
Ouvrières agricoles dans les champs en Tunisie

Ouvrières agricoles dans les champs en Tunisie © N. Hammami

L'essentiel 

  • 93% des ouvrières agricoles tunisiennes occupent un emploi non-permanent et 92% n’ont pas accès à une couverture sociale, malgré l’existence d’un cadre légal.  
  • Les ouvrières travaillent dans des conditions difficiles, aussi bien sur les exploitations que dans les moyens de transport, et les salaires perçus ne leur permettent pas de sortir de la précarité.
  • Différentes pistes d’action publique peuvent être envisagées pour améliorer concrètement le quotidien de ces femmes rurales, qui sont aussi devenues centrales dans le fonctionnement du secteur agricole en Tunisie.

En Tunisie, le travail des ouvrières agricoles tunisiennes reste souvent dans l’ombre, n’émergeant dans les médias qu’en cas d’accidents de transport. Pourtant, elles constituent un levier majeur du secteur agricole du pays. Environ 91 000 femmes, dont 93% en emploi non-permanent, exercent sans contrat, sans couverture sociale et sans reconnaissance institutionnelle de leur statut.  

Ces ouvrières demeurent insuffisamment prises en compte par les dispositifs publics de protection et de contrôle du travail. Leurs droits fondamentaux sont ainsi relégués au second plan au profit de la rentabilité des exploitations.  

Cette précarité ne pèse pas seulement sur leur quotidien, elle détourne aussi les jeunes générations du travail agricole. Ce qui fragilise à terme l’ensemble du secteur. Le constat sur les conditions de travail des ouvrières a été documenté par un collectif de chercheurs à partir d’enquêtes de terrain menées en 2024. Dans le cadre du projet « Tamkin Femmes Rurales », ce collectif a organisé un atelier en 2026 dans le gouvernorat de Béja pour, avec les ouvrières et les acteurs de terrain, ensemble dessiner les contours d’actions publiques permettant, concrètement, d’améliorer le quotidien des ouvrières.

Atelier réalisé à Béja avec les ouvrières agricoles et acteurs de terrain

Atelier réalisé à Béja avec les ouvrières agricoles et acteurs de terrain © N. Hammami

Projet « Tamkin Femmes Rurales » 

Porté conjointement par l’APEDDUB, l’INRAT, l’INAT et le CIRAD, le projet « Tamkin Femmes Rurales » (2025-2026) a visé à construire, avec les femmes rurales et les acteurs de terrain, des pistes d’action publique pour améliorer les conditions de vie et l’autonomie économique des femmes rurales. Le projet a été soutenu par Savoirs Eco, un programme financé par l’Union européenne et mis en œuvre par Expertise France.    

Garantir des moyens de transport adaptés 

Le transport des ouvrières agricoles continue d’être une source d’accidents fréquents.  Les intermédiaires entre les agriculteurs et les ouvrières transportent ces dernières à l’arrière des camionnettes et des pickups.

Transport des ouvrières vers les champs de culture

Transport des ouvrières vers les champs de culture © N. Hammami

Bien qu’une loi ait été votée en 2019 en faveur de la création d’une catégorie de transport dédié, opérée par des transporteurs agrées, cet encadrement n’est pas encore appliqué. L’état des routes agricoles, peu compatibles avec des bus classiques, complique davantage l’application de ces réglementations.  

Des subventions pourraient accompagner les transporteurs à investir dans des véhicules plus conformes. Parallèlement, l’élaboration d’un cahier des charges concerté avec les syndicats, accompagné d’une période de transition avant l’application de sanctions, permettrait à la filière de s’adapter progressivement. 

Sécuriser le travail dans le champ 

Sur l’exploitation, les employeurs et chefs d’exploitation ne fournissent que rarement des gants, masques ou bottes, exposant les ouvrières à des produits phytosanitaires (pesticides, herbicides, insecticides…) et donc à des maladies liées à leurs conditions de travail.  

Le faible pouvoir de négociation des ouvrières pèse aussi sur leur rémunération. À Béja, les salaires observés d’environ 2 à 6 euros par jours (10 à 20 dinars par jours) restent souvent inférieurs au SMAG (Salaire Minimum Agricole Garanti) officiel, fixé à 17,6 dinars par jour en 2024 – un salaire par ailleurs insuffisant pour vivre dans des conditions décentes en Tunisie en 2026.

Ouvrières agricoles en Tunisie

Ouvrières agricoles en Tunisie © N. Hammami

Des inspections du travail mieux dotées en moyens humains et financiers permettrait de faire respecter le salaire minimum agricole garanti et d’intégrer le coût des équipements de protection dans les charges d’exploitation. À terme, le respect de ces normes pourrait devenir une condition pour bénéficier des aides publiques, ce qui renforcerait leur application.  

Étendre la couverture sociale des ouvrières agricoles 

Derrière les 92% d’ouvrières non affiliées à un régimes de sécurité sociale se cache souvent un choix pragmatique, même s’il est avant tout pensé sur le court terme. En effet l’affiliation à la caisse nationale de sécurité sociale implique des cotisations trimestrielles à la charge des ouvrières, avec des pénalités en cas de retard, alors que les ouvrières n’ont pas la garantie d’un revenu sur tout l’année.

Par ailleurs, la déclaration d’un revenu officiel peut également entraîner la perte de l’allocation de solidarité. Beaucoup bénéficient déjà du programme « Amen Social », une initiative de protection sociale en Tunisie qui soutient les citoyens les plus vulnérables, dont la couverture leur semble plus avantageuse à court terme.  Pour des femmes aux revenus faibles et irréguliers, souvent âgées de plus de 40 ans, cotiser tardivement à la CNSS apparaît donc comme un investissement peu avantageux.   Un décret-loi a instauré un régime de protection sociale dédié aux ouvrières agricoles en 2024, pourtant il n’est pas encore appliqué – et ne résoudra pas seul toutes les contraintes à l’inscription des ouvrières à la sécurité sociale.

Un premier pas pour permettre cette couverture sociale serait que les ouvrières aient une carte professionnelle spécifiant leur statut. Il serait possible d’envisager des modalités de cotisation avec un paiement proportionnel aux revenus perçus.

Une autre source de revenu pour les femmes rurales en Tunisie  : les groupements de production féminins

Au-delà du salariat agricole, il existe une autre forme d’autonomisation des femmes en milieu rural tunisien. Dans l’ensemble de la Tunisie, des femmes se sont organisées en groupements de développement agricole et de la pêche pour valoriser collectivement leurs productions : plantes aromatiques distillées, miel, couscous, bsissa, artisanat… En mutualisant la transformation, le stockage et la mise en marché, ces groupements féminins permettent à leurs membres, souvent isolés géographiquement, d’accéder à des circuits commerciaux hors de leurs portées individuellement.

Portés par des femmes entrepreneures qui maitrisent les savoir-faire locaux, les groupements féminins incarnent un modèle d’inclusion économique par le collectif. Mais leur fragilité commerciale, trop dépendante des foires ponctuelles et des appuis institutionnels occasionnels, appelle un accompagnement plus structuré pour que cette dynamique tienne pleinement sa promesse d’autonomie durable.