Résultats & impact 19 mai 2026
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Emplois ruraux au Ghana : quels défis pour les exploitations agricoles et les filières de l’agro-alimentaire ?
En 2021, l’agriculture concentrait 39,5 % des emplois au Ghana, selon l'OCDE © R. Belmin, CIRAD
L’essentiel
- Les exploitations familiales sont la première source d’emploi agricole. La mécanisation sur les fermes n’est pas systématiquement liée à une baisse de la main-d’œuvre. Les petites et moyennes entreprises en amont et en aval de la production agricole sont aussi créatrices d’emplois. L’ensemble du système alimentaire est marqué par de très fortes inégalités homme-femme.
- Ces conclusions (non exhaustives) résultent de deux ans d’enquêtes auprès de ménages ruraux et d’acteurs de la filière maïs dans le centre du Ghana, où l’agriculture emploie plus de 50 % de la population.
- Les résultats sont issus du projet JobAgri, mené par l'Organisation internationale du travail (OIT), la FAO, le CIRAD et l'Institut de recherche statistique, sociale et économique du Ghana (ISSER).
Imaginer des politiques publiques justes et efficaces passe forcément par une première étape de diagnostic. Or en matière d’emplois agricoles, le défi est double : les données manquent et masquent notamment le travail informel non contractualisé ; les idées reçues sont persistantes, par exemple sur le déplacement des emplois suite à une mécanisation de la production.
Un contexte qui rend difficile la prise de décision. Pour Pierre Girard, économiste au CIRAD, les travaux de JobAgri permettent d’éclairer la situation de Bono East et d’évaluer le potentiel du système alimentaire en matière d’emplois : « nous avons enquêté plus de 900 exploitations familiales, mais aussi une bonne partie des fermes industrielles de la région. Enfin, nous nous sommes penchés sur la filière locale de maïs pour savoir où étaient les emplois non-agricoles qui dépendaient directement de la production ».
JobAgri a fait un choix méthodologique notable : ne pas compter les personnes, mais mesurer plutôt le volume de travail effectué. Pierre Girard détaille : « nous avons comptabilisé les ETP, les équivalents-temps-plein, ce qui revient à compter le nombre total de journées de travail. Cela nous a donné une idée plus claire à la fois de la charge de travail et de la main-d’œuvre demandée pour réaliser les différentes tâches ». La rémunération a constitué un autre indicateur important.
Les exploitations familiales sont intensives en emplois
Les exploitations agricoles familiales sont très diverses dans la région, par leur taille comme par leur système de production agricole. Selon les données du projet, les superficies de ces fermes varient entre moins de deux à plus de vingt hectares, pour une moyenne de 6 ha. Tubercules, riz, maïs, légumineuses, maraîchage, bétail…les activités sont très variées et beaucoup de fermes diversifient leurs activités hors de l’agriculture.
« Les agricultures familiales sont souvent invisibles dans les politiques publiques, parce qu’on les pense moins efficaces que les grandes entreprises agricoles spécialisées, décrypte Pierre Girard. Ce que nous montrons avec JobAgri, c’est que ces exploitations familiales sont pourtant intensives en emplois. Dans la région de la Bono East, ces exploitations fournissent plus de 290 000 emplois équivalent temps plein. On considère qu’un ETP équivaut à 2080 heure de travail par an. Le travail familial représente 56% de l’ensemble de ces emplois mais le travail de journalier agricole est aussi très important, notamment pour les pics de travail. »
Véritable pilier de l'activité professionnelle en milieu rural, les exploitations familiales seront donc à prendre en compte dans toutes les futures politiques sur l’emploi agricole. Il s’agit aussi des activités agricoles où les femmes sont les plus présentes.
Une mécanisation partielle de la production est liée à l’expansion des fermes
Autre résultat important de JobAgri : la mécanisation des fermes, tant qu’elle ne concerne qu’une partie de la chaîne de production, n’entraîne pas forcément un remplacement ni une baisse de la main-d’œuvre. Elle est au contraire plutôt associée à une augmentation des surfaces cultivées, et tend à créer de l’emploi.
Dans la région de la Bono East, environ 55 % des fermes sont partiellement mécanisées. Les scientifiques parlent de « mécanisation intermédiaire » qui concerne surtout le labour du sol. « Cela ne vient pas forcément accroître la productivité à la parcelle, mais permet plutôt une augmentation des superficies, explique Pierre Girard. En conséquence, ces fermes ont besoin de plus de personnes pour les récoltes, et créent plus d’emplois qu’une ferme non mécanisée et plus petite. »
Seule la mécanisation complète de la chaîne de production, qui a été observée sur quelques fermes industrielles, entraîne une chute drastique de la main-d’œuvre : 10 journées de travail à l’hectare contre 68 pour une ferme partiellement mécanisée.
L’épargne personnelle supporte les entreprises autour de la production agricole
JobAgri a identifié quatre grands types d’entreprises qui font tourner les filières agricoles, en amont et en aval de la production : les distributeurs d'intrants agricoles, les négociants, les transformateurs et les transporteurs. Les enquêtes se sont concentrées sur le maïs, avec plus de 650 gérantes et gérants interrogés.
Les premiers résultats indiquent que la grande majorité de ces entreprises ont le même profil : une petite entreprise gérée par un propriétaire indépendant, qui insuffle sa propre épargne dans la création de son entreprise puis dans son fonctionnement. Les types d’activités sont drastiquement genrés : les hommes dominent dans la transformation à 90 %, tandis que les femmes représentent 83 % de la vente au détail. Les femmes sont notablement absentes des activités de transport et logistique : 0 %.
« Ces entreprises ont tendance à grandir avec le temps, néanmoins cette croissance ne s’accompagne pas forcément d’une amélioration des conditions de travail, remarque Guillaume Soullier. Les entrepreneurs indépendants font souvent appel à des travailleurs occasionnels rémunérés à la tâche, or il existe peu de contrats écrits dans ces situations. L’oral et l’informel s’accompagnent de risques pour ces travailleurs : accidents de travail non couverts, pénibilité, absence de couverture sociale… »
Une croissance qui a donc tendance à se faire en dehors de cadres formels, entraînant une précarité du travail, essentiellement pour les jeunes.
Hommes et femmes : pas les mêmes emplois, pas les mêmes chances
Le marché de l’emploi rural de Bono East est segmenté selon le genre des individus. Les femmes sont souvent concentrées dans le travail familial et l’emploi occasionnel, tandis que les hommes sont sur-représentées dans les emplois salariés permanents. Et lorsque les femmes accèdent à des emplois salariés, les écarts de rémunération sont rapidement visibles, avec des salaires jusqu’à deux fois supérieurs pour les hommes.
Guillaume Soullier explique : « Ce que nous observons assez systématiquement, c’est que les emplois salariés les plus rémunérateurs, les plus stables ou liés à des positions de management sont accordés principalement aux hommes. Quand les femmes occupent des postes de salariées similaires à ceux des hommes, elles sont moins bien payées. Par contre, lorsqu’elles travaillent à leur compte, elles sont capables de générer un profit par jour de travail similaire à celui des hommes. Il faut donc soutenir les femmes lorsqu’elles établissent des activités de commerce à leur propre compte ! »
Derrière le diagnostic, une méthode efficace qui peut s’étendre à d’autres territoires
Le présent article ne reprend qu’une petite partie de l’ensemble des résultats du projet JobAgri, qui a accumulé des données sur plus d’une année dans la région de la Bono East au Ghana, entre 2024 et 2025. Des analyses spécifiques seront rendues tout au long de l’année par les membres du projet et des projets de valorisations scientifiques sont déjà engagés.
Les premiers résultats ont été présentés lors du Symposium International sur le Travail en Agriculture au mois de juillet 2026 en Suisse. Les données du projet sont riches et vont permettre d’analyser la capacité des différents systèmes agricoles (plus ou moins agroécologiques) et des chaînes de valeur (plus ou moins longues) à créer du travail et des emplois.
Toutes ces conclusions espèrent aiguiller au mieux les politiques publiques ghanéennes sur l’emploi rural. La méthodologie mobilisée par JobAgri, qui a permis un diagnostic lisible et assez complet du travail rural de la région enquêtée, pourra être utilisée dans d’autres contextes. Le système alimentaire offre des opportunités en matière d’emplois, à condition d’assurer une rémunération intéressante et des conditions de travail agréables pour les jeunes actifs.