Une fois abîmée, une forêt tropicale peut-elle récupérer ses capacités de stockage de carbone ?

Résultats & impact 11 septembre 2026
Tout dépend de la perturbation. Vingt ans après une perte partielle de son couvert forestier, une forêt qui se régénère retrouve en moyenne 75 % de son stock de carbone initial. C’est seulement 38 % pour une forêt qui repart de zéro après une déforestation complète. La présence d'arbres résiduels dans les paysages dégradés accélère nettement la régénération naturelle des forêts, et donc la vitesse et l’ampleur de la récupération du carbone.
Forêt tropicale péruvienne
Forêt tropicale péruvienne

Forêt tropicale péruvienne © C. Dangléant, CIRAD

L’essentiel

  • En fonction du type de perturbation, les pertes immédiates de carbone aérien par les forêts tropicales ne sont pas les mêmes. 
  • Les incendies font perdre environ 49 % des stocks, l’exploitation sélection du bois, 34 %, contre 86% pour une déforestation complète.
  • Ces nouveaux résultats sont issus d’une méta-analyse publiée dans Science Advances. Ils permettront d’améliorer les inventaires nationaux de gaz à effet de serre. 

Selon des travaux antérieurs, les forêts tropicales humides assurent aujourd’hui environ un tiers du puits de carbone terrestre mondial. Malheureusement, leurs capacités de stockage déclinent, alors même que les émissions mondiales continuent d’augmenter. Actuellement, les impacts de la déforestation sous les tropiques sont bien quantifiés. La dégradation forestière, en revanche, est bien moins documentée. En fonction des zones cependant, la dégradation peut entraîner des pertes de carbone aérien équivalents voire supérieurs aux émissions liées à la déforestation.

Face au réchauffement climatique, la lutte contre la dégradation forestière s’avère tout aussi vitale que la lutte contre la déforestation.

Bruno Hérault
écologue forestier au CIRAD

Si la déforestation est mieux étudiée que la dégradation, c’est peut-être parce que sa définition est plus simple. La déforestation renvoie à la perte totale d’un couvert forestier, tandis que la dégradation est définie comme une perte partielle du couvert forestier. La différence peut sembler claire, jusqu’à ce qu’il faille définir la « perte » à prendre en compte. « Ce que certaines personnes vont considérer comme des pratiques de gestion forestière, d’autres vont le voir une dégradation, explique Bruno Hérault. Définir ce qu’on entend par dégradation forestière est un véritable enjeu aujourd’hui, au niveau local comme international. Définir une forêt comme « dégradée » a des impacts concrets, par exemple sur le plan économique quand il s’agit d’être éligible à des paiements pour services écosystémiques. »

Incendies, exploitation, effet de lisière ou déforestation : pas les mêmes pertes de carbone

Afin de mieux distinguer la dégradation de la déforestation, les scientifiques se sont penchés sur les « facteurs directs » de perte de couvert forestier. La déforestation complète est due à des activités humaines de déforestation. La dégradation forestière, quant à elle, peut aussi être due à des facteurs humains, mais aussi écologiques ou climatiques. L’étude prend ainsi en compte l’exploitation sélective du bois, les incendies, les sécheresses, le déracinement par le vent, et enfin « l’effet lisière ». « L’effet lisière est une perturbation qui s’observe en bordure de forêt, par exemple après une déforestation ou un incendie, détaille Bruno Hérault. Des arbres, qui étaient auparavant entourés de végétation, se retrouvent soudainement exposés au vent, à des sols plus arides, et à tout un tas d’autres phénomènes qui les fragilisent. Cet effet lisière peut être observé chez des arbres situés à un kilomètre de la nouvelle bordure. »

pertes de carbone aérien selon la perturbation - déforestation ou dégradation

Selon les données rassemblées par l’équipe internationale de scientifiques sur la dégradation forestière, les incendies entraînent les pertes en carbone les plus importantes : en moyenne, presque la moitié du stock de carbone aérien s’envole immédiatement. Les sécheresses n’ont que peu d’effets, avec environ 5 % de pertes. Les effets de lisière et l’exploitation sélective du bois ont en revanche des impacts importants (respectivement, moins 31 et 34 %). 

« Ce sont des moyennes, précise Bruno Hérault, mais il faut comprendre que certaines perturbations peuvent se cumuler. Par exemple, des forêts dégradées situées en lisière et qui subissent des perturbations supplémentaires, comme des incendies ou de l’exploitation forestière, voient une perte moyenne de 56 % de leurs réserves en carbone. Pour les effets de lisière isolés, la perte tourne plutôt autour des 24 %. » La même dynamique est observée pour les incendies de forêt. En cas d’incendies répétés, les scientifiques notent des pertes de carbone de 62 %.

Préserver la structure du sol et du sous-bois pour préserver les puits de carbone 

Sans surprise, les forêts dégradées se régénèrent plus vite que les forêts secondaires, c’est-à-dire celles qui ont subi une déforestation complète. Les stocks de carbone se reconstituent donc mieux après une dégradation, mais de manière très variable. Dr Bienvenu Amani, chercheur à l’université Nangui Abrogoua (Côte d’Ivoire), se spécialise sur la régénération des forêts après perturbation. Partenaire du CIRAD de longue date, le scientifique est aussi co-auteur de la méta-analyse : « vingt ans après la dernière perturbation, une forêt dégradée qui se régénère retrouve 41 à 117 % de son stock de carbone initial, contre seulement 1 à 74 % pour une forêt secondaire. Cela nous indique que conserver la structure forestière améliore les capacités de régénération des forêts ».

Les travaux du Dr Amani, dont plusieurs études sont rassemblées dans la méta-analyse, vont plus loin : la repousse est accélérée si l’on conserve des arbres dans les paysages dégradés situés en bordure de forêt. Ces arbres dits « rémanents » ou « résiduels » préservent la fertilité des sols, tempèrent les microclimats et servent de source de graines pour la régénération forestière. 

L’usage des terres avant leur abandon et la reprise de la forêt influence aussi fortement le regain en stockage de carbone. « En Afrique de l’Ouest, plusieurs études de terrain montrent que la régénération est plus lente après une culture de riz, comparée à une culture d’igname, révèle le Dr Bienvenu Amani. En Amazonie brésilienne, le gain en stockage de carbone aérien est 38 % supérieur sur les forêts situées sur d’anciennes terres cultivées, par rapport à d’anciens pâturages. »

Comprendre les facteurs qui accélèrent ou ralentissent la régénération des forêts perturbées, et donc la régénération des stocks de carbone aérien sous les tropiques, permettra de mieux orienter les actions à mener sur le terrain. 

Les forêts américaines sur-représentées par rapport à l’Afrique et l’Asie

Au sein de la publication, les scientifiques détaillent les moyennes de pertes et des gains de carbone en fonction des continents. Si les données représentent une avancée majeure, les auteurs émettent cependant un bémol : les deux tiers des études sont situés en Amérique. Une grande partie se focalise uniquement sur l’Amazonie. 

« Les forêts asiatiques et africaines sont sous-représentées dans les travaux de recherche, regrette Bruno Hérault. Pourtant, les données existantes sont particulièrement intéressantes. Par exemple, les forêts africaines semblent mieux résister aux sécheresses extrêmes, comparées aux forêts amazoniennes. Nous avons besoin de creuser ces aspects pour comprendre ce qui fait cette résistance. »

« Selon le GIEC, les taux de reconstitution des jeunes forêts secondaires les plus élevés sont observés en Afrique, renchérit le Dr Bienvenu Amani. De même, les pertes de carbone liées à l’exploitation forestière sélective sont, dans les données recueillies, plus faibles en Afrique qu’en Asie ou en Amérique. »

Forêt sénégalaise

Forêt sénégalaise © R. Belmin, CIRAD

Comptabiliser les émissions de carbone : des enjeux scientifiques et politiques

Les études rassemblées ont utilisé différentes méthodes de comptabilisation du carbone : données satellitaires ou de télédétection, tours à flux, enquêtes de terrain, etc. Sur un même facteur de perturbation et dans une même région, les données peuvent varier énormément : « si on prend l’exemple de l’exploitation forestière sélective en Asie, les pertes immédiates en carbone vont de 13 à 75 %, détaille Bruno Hérault. D’où l’importance de fonder les analyses sur des données locales ».

Néanmoins, les échantillonnages sur le terrain ne sont pas toujours réalisables. Les avancées en matière de résolution spatiale et temporelle des données satellitaires permettent de combler en partie ces lacunes. Pour les scientifiques, cet éventail de sources est essentiel. Et surtout, les données doivent pouvoir être récoltées sur plusieurs années. 

« Ce n’est pas simplement un enjeu scientifique, mais c’est aussi un enjeu de politique climatique, estime Bruno Hérault. Les facteurs de perte et de gain de carbone alimentent directement les inventaires nationaux de gaz à effet de serre. Ces inventaires permettent aux pays de prétendre à l’octroi de crédits carbone, par exemple. » 

L’équipe considère que leurs estimations moyennes des pertes de carbone peuvent contribuer directement à la base de données des facteurs d’émission du GIEC. Et le manque de données en Afrique est, à ce titre, potentiellement préjudiciable pour le continent : les indicateurs par défaut du GIEC sont basés sur les données existantes, soit majoritairement les forêts amazoniennes. S’il est avéré que les forêts africaines résistent mieux à l’exploitation sélective et aux sécheresses, alors les inventaires nationaux en Afrique surestiment peut-être leurs propres émissions de carbone.