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Maghreb : les ouvrières agricoles enfin considérées
Travailleuses agricoles en fin de journée du travail dans la région de Berkane au Maroc © S. Salhi
L'essentiel
- Malgré leur rôle économique central dans l’agriculture marocaine, les ouvrières agricoles restent invisibles et confrontées à de fortes inégalités structurelles de genre, de classe et de territoire et à des violences multiformes (physiques, psychologiques, verbales, sexuelles, etc).
- Un numéro spécial de la revue Alternatives Rurales analyse, à partir d’enquêtes minutieuses du terrain, les conditions de travail précaires des ouvrières agricoles au Maghreb mais aussi les formes de résistance et de résilience au quotidien et propose des pistes pour des politiques publiques plus inclusives.
En 2022, au Maroc, le secteur agricole constituait plus de 14 % du PIB et approchait les 30 % de postes de travail. Dans ce contexte, la féminisation du salariat agricole a fortement progressé. Ces femmes jouent un rôle central dans les systèmes de production et les filières alimentaires, y compris dans des circuits de migration internationale, comme c’est le cas dans la filière des fruits rouges en Europe du Sud. Plus largement, celles-ci participent activement à l’économie familiale et agricole.
Ces travailleuses essentielles sont responsables non seulement de leur survie, mais aussi de celle de leurs familles et contribuent considérablement à l’économie rurale. En absence d’autres alternatives économiques, ces femmes mènent avec courage et détermination un combat au quotidien pour composer avec des conditions de travail dures dans les champs. Elles s’inscrivent ainsi dans une quête permanente de survie, de dignité et d’autonomie socioéconomique.
Des travailleuses agricoles invisibilisées
Cependant, les contributions des ouvrières agricoles à l’économie familiale et agricole restent rarement reconnues. Ces ouvrières n’ont que rarement des contrats de travail formels. Elles sont souvent victimes de marginalisation, de harcèlement, de fragilité juridique et d’exploitation déguisée. Leur quotidien est marqué par des salaires bas, la précarité, une faible protection sociale et des risques sanitaires, d’accidents et de vulnérabilité lors des pandémies comme celle du Covid-19.
C’est pendant les moments de crise (accidents mortels, Covid 19, etc.) que le vécu quotidien des ouvrières agricoles, à la marge de la société et des politiques, devient visible dans les médias, les réseaux sociaux et suscite un peu d’indignation. Néanmoins, cette mise en visibilité n’est que sporadique et éphémère et finit par se dissiper et tomber malheureusement dans l’oubli.
Les conditions de vie, de travail et de migration de ces ouvrières restent peu étudiées dans la recherche et ce malgré l’attention croissante de certains acteurs associatifs.
Les ouvrières agricoles sont une composante essentielle de la main-d'œuvre agricole. Pourtant, il n’y a quasiment pas de politiques publiques qui s’intéressent à elles et il y a peu de travaux de recherche jusqu’à maintenant.
Un numéro dédié aux ouvrières agricoles au Maghreb
Dans ce numéro spécial de la revue “Alternatives Rurales” publié en novembre 2025, des chercheurs et des chercheuses du Maroc, de France et de Tunisie explorent cette réalité peu étudiée. Ils présentent un panorama des conditions des ouvrières agricoles au Maroc et en Méditerranée (Espagne, Tunisie, France) pour mieux connaître leur vie au quotidien, leurs contraintes, leurs stratégie d’adaptation et leurs aspirations.
Nous n’avons aucune assurance ! Si on tombe des camions, personne ne se soucie de nous. Parfois on nous exploite toute la journée sans nourriture ! Si le chef te méprise, il ne te paie même pas la journée.
Pour aider mes enfants, je suis obligée d’attendre la camionnette “de la mort” et d’aller travailler aux champs. (…) Il est très important de prendre des mesures pour améliorer les conditions des ouvrières agricoles. (…) Il faut aussi obliger les agriculteurs à passer des contrats avec les ouvrières, avec un salaire bien déterminé.
La précarité qui marque la vie des ouvrières agricoles s’étend souvent à leurs enfants, notamment lorsque ces femmes élèvent seules leur famille ou font face à la déresponsabilisation de leurs conjoints. L’enregistrement des naissances à l’état civil et l’obtention d’un livret de famille, conditions indispensables à la scolarisation des enfants, deviennent alors de véritables épreuves, venant alourdir leur combat quotidien.
Cette réalité transparaît avec force dans le récit poignant de la fille d’une ouvrière agricole, mère de cinq enfants dans la région du Saïs, au Maroc, décédée sans avoir pu faire reconnaître légalement ses deux derniers enfants. Son aînée, 19 ans, témoigne avec amertume de l’inaction des autorités locales, longtemps restées sourdes à leur situation : « Il a fallu que ma mère perde la vie pour que ses enfants soient enfin reconnus »*.
Je ne conseille le travail agricole à aucune fille, car elle va entendre des paroles immorales, elle va être harcelée, méprisée et vue comme une femme facile. Elle risque de tomber enceinte. Les jeunes filles sont exposées aux agressions de tout genre
Les contributions reposent toutes sur des études de terrain détaillées. Il inclut des articles scientifiques, des notes de lecture ainsi que des témoignages d’ouvrières, d’acteurs du terrain et du monde associatif. Ces ouvrières et ces acteurs de développement font part de leur expérience mais aussi proposent des pistes d’amélioration des conditions de travail des ouvrières agricoles. Les différentes contributions apportent des éléments concrets et détaillés sur :
- Les différentes formes d’organisation du travail agricole;
- L’informalité et l’irrégularité de ce travail agricole;
- L’absence de protection sociale ;
- Les rapports entre les ouvrières, les agriculteurs et les transporteurs ;
- Les conditions spécifiques des ouvrières marocaines recrutées pour la cueillette des fraises en Espagne ;
- Les stratégies d’adaptation des ouvrières aux différentes contraintes auxquelles elles font face.
Ces contributions permettent d’alimenter la réflexion sur les politiques publiques et d’imaginer des dispositifs juridiques, sociaux et économiques adaptés pour améliorer leur condition de vie et de travail et pour garantir leur dignité. Ces études mettent l'accent sur l'importance de considérer et de revaloriser le travail des femmes dans les zones rurales et périurbaines. Elles soulignent également la nécessité de repenser les politiques publiques qui ne considèrent que peu la question des ouvrières. Il s’agit de s’orienter vers des dispositifs plus inclusifs et plus adaptés qui prennent en compte les conditions des ouvrières dans toutes leurs dimensions : sociale, économique, juridique mais aussi organisationnelle.
Pour cela, plusieurs pistes sont proposées, y compris :
- Mieux structurer les dispositifs d’accompagnement,
- Renforcer la protection sociale,
- Rééquilibrer les rapports de pouvoir,
- Reconnaître les ouvrières comme actrices à part entière du développement agricole.
Le message de ce numéro spécial est qu’il est temps que les ouvrières agricoles au Maroc et en Tunisie cessent d’être invisibles aux yeux des politiques publiques, du débat social. En associant ces ouvrières elles-mêmes aux changements qu’il sera possible de mettre en place.
* Récit de Hind, fille d’une ouvrière agricole décédée dans un accident sur le chemin du travail