« L’agriculture me permet d’être une femme autonome et libre financièrement »

Regard d'expert·e 5 mars 2026
En 2026, les Nations Unies mettent à l’honneur les agricultrices, soulignant leur rôle central dans les systèmes alimentaires mondiaux. Une occasion pour le Cirad de valoriser davantage le travail essentiel qu’elles accomplissent et la résilience dont elles font preuve au quotidien. Dans cet entretien, Marie Clarisse Ndengue, agricultrice à Ntui, au Cameroun, revient sur son parcours et partage les défis auxquels elle est confrontée en tant que femme rurale.
Marie Clarisse Ndengue est propriétaire d’une pépinière de plants de cacaoyers, à Ntui (Cameroun)
Marie Clarisse Ndengue est propriétaire d’une pépinière de plants de cacaoyers, à Ntui (Cameroun)

Marie Clarisse Ndengue est propriétaire d’une pépinière de plants de cacaoyers, à Ntui (Cameroun) © S. Koutchou Mbougueng, Cirad

L’essentiel

  • Marie Clarisse Ndengue gère une pépinière de 50 000 plants de cacao. 
  • En parallèle, elle cultive le manioc et le soja, renforçant la sécurité alimentaire locale.
  • Elle est également l’une des bénéficiaires du projet Laboratoire vivant d’agriculture durable (LVAD) dédié à l’intensification des cultures vivrières, financé par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et dont le Cirad est partie prenante.

Marie Clarisse Ndengue, 47 ans, a suivi une formation en génie sanitaire dans sa jeunesse, mais c’est l’agriculture qui a toujours guidé sa vie, une passion qu’elle a héritée de sa mère. Aujourd’hui, elle gère avec soin une pépinière de 50 000 plants de cacao. 

Marie Clarisse Ndengue dans sa pépinière © S. Koutchou Mbougueng, Cirad

Marie Clarisse Ndengue dans sa pépinière © S. Koutchou Mbougueng, Cirad

Cela fait trois ans que vous avez lancé votre activité de pépinière de cacao. Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels vous faites face ?

Marie Clarisse Ndengue : Le principal défi reste le climat, devenu particulièrement imprévisible. Nous faisons face à des températures très élevées et à de fortes précipitations, ce qui complique la production et la planification des activités. En saison sèche notamment, la qualité des semences s’en ressent : elles ne sont pas de très bonne qualité, ce qui impacte directement la réussite des pépinières.

Les contraintes liées au marché constituent un autre obstacle. Il est nécessaire d’assurer la promotion des plants afin de pouvoir les écouler car s’ils restent longtemps dans la pépinière, ils peuvent se fragiliser ce qui réduit encore plus les chances de les vendre. Aussi, il faut trouver des clients réguliers et fiables. 

Il y a aussi la qualité des sols qui est un défi majeur : les sols sont appauvris, en raison notamment, de l’usage d’herbicides qui altèrent leur fertilité. Cette pauvreté des sols affecte le développement des racines des plants en ralentissant leur croissance. Pour maintenir de bons rendements, il faut alors recourir à des engrais dont le coût est généralement élevé. Toutes ces contraintes rendent le travail agricole particulièrement exigeant.

Avant la mise en pépinière, les fèves de cacao sont trempées dans l’eau pour éliminer les graines impropres

Avant la mise en pépinière, les fèves de cacao sont trempées dans l’eau pour éliminer les graines impropres © S. Koutchou Mbougueng, Cirad

Vous avez évoqué les effets du changement climatique. Concrètement, comment ce phénomène transforme-t-il votre manière de travailler et comment vous adaptez-vous ?

M. C. N. : Le changement climatique a profondément transformé nos pratiques agricoles, et la gestion des pépinières n’échappe pas à cette réalité. Avec l’augmentation des températures et la multiplication des périodes de sécheresse, les jeunes plants de cacao nécessitent désormais un apport en eau beaucoup plus important pour survivre et se développer correctement. Cela implique d’assurer un arrosage supplémentaire et plus régulier qu’auparavant, ce qui mobilise davantage de temps et d’efforts.

Cette adaptation indispensable pour préserver la qualité des plants a également un coût concret et significatif. Pour approvisionner les pépinières en eau, nous utilisons une pompe électrique dont le fonctionnement dépend du carburant. En moyenne, je dépense près de 6 000 FCFA par semaine uniquement pour ce poste, ce qui représente une charge financière supplémentaire non négligeable. Malgré cette contrainte, il est important de maintenir ces efforts, car la santé et la vigueur des jeunes plants conditionnent directement la réussite future de la culture.

Pour préserver l’humidité et protéger les plants de la forte chaleur, Marie Clarisse Ndengue couvre ses semis avec des herbe sèches © S. Koutchou Mbougueng, Cirad

Pour préserver l’humidité et protéger les plants de la forte chaleur, Marie Clarisse Ndengue couvre ses semis avec des herbe sèches

Que faudrait-il changer ou améliorer pour renforcer la place des femmes dans l’agriculture au Cameroun ?

M. C. N. : Le thème de la Journée internationale des droits des femmes de cette année est centré sur les notions de « droits » et de « justice », ce qui rappelle l’importance de l’égalité. Les femmes doivent encore souvent faire leurs preuves sur le terrain pour démontrer leurs compétences. À titre d’exemple, ma mère a acquis 30 hectares de terres à Djolé, à 78 km de Ntui, que mes frères et moi allons exploiter. Elle nous donne ainsi les mêmes chances de réussite.

Pour renforcer concrètement la place des femmes, il faudrait développer davantage d’initiatives similaires au projet LVAD, qui nous accompagne dans la production durable des cultures vivrières. Ce type de soutien, à travers la formation, l’accès aux ressources et l’accompagnement technique, nous permet de gagner en autonomie et d’améliorer notre productivité, tout en renforçant notre rôle dans l’agriculture.

Marie Clarisse Ndengue extrait soigneusement les fèves de cacao destinées au semis en sachets dans sa pépinière

Marie Clarisse Ndengue extrait soigneusement les fèves de cacao destinées au semis en sachets dans sa pépinière © S. Koutchou Mbougueng, Cirad