Regard d'expert·e 5 mai 2026
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« La réussite de nos partenariats est déterminée par la première pierre de leur édifice »
Dr Abdou Tenkouano, directeur général du Centre international de physiologie et d’écologie des insectes (icipe) © icipe
Monsieur Abdou Tenkouano est directeur général de l’icipe depuis 2024, un organisme de recherche international basé au Kenya et spécialisé en entomologie, l’étude des insectes. Généticien de formation, il jouit d’une longue carrière en recherche agronomique, mêlant production de connaissances et diffusion d’innovations. Sélection variétale, biotechnologie, stratégies post-récolte : ses recherches ont participé au développement de plusieurs cultures à travers l’Afrique, notamment le sorgho, le millet, le maïs, le manioc, l'igname, la banane et la banane plantain.
Ressortissant du Burkina Faso, le Dr Tenkouano a étudié et travaillé aux États-Unis, au Sénégal, en Tanzanie, au Ghana, au Cameroun ou encore au Mali, et désormais au Kenya. Il dispense également des cours pour des universités et organismes de recherche belge et français. Un parcours international impressionnant et qui témoigne aussi du rayonnement scientifique de l’icipe, un centre qui mène des travaux dans la quasi-totalité des pays africains.
L’icipe est un partenaire historique pour le Cirad. Plusieurs de nos scientifiques ont la chance de travailler au sein de l’icipe au Kenya. Que pouvez-vous nous dire sur cette collaboration ?
Abdou Tenkouano : Le partenariat avec le Cirad est assez unique. L’icipe accueille dans ses locaux plusieurs scientifiques du Cirad, qui y restent pendant des années. Cela facilite énormément les échanges entre les équipes du Cirad et les nôtres. Les mobilités d’étudiants sont également nombreuses entre Montpellier et Nairobi. Le même modèle s’applique à l’IRD. C’est un modèle qui séduit : nous avons récemment eu la visite d’autres institutions de recherche françaises dont INRAE, et des universités belges nous interrogent également.
Le partenariat est une véritable ingénierie. Comment le construire ? Comment le faire fonctionner ? Souvent, la réussite des réseaux et des collaborations dépend de leurs fondations : lorsque nous mettons la première pierre, avons-nous fait attention à l’engagement de tous les participants ?
Lors du lancement du tout nouveau dispositif en partenariat TRACE, nous nous sommes posés ces questions. L’ambition scientifique de TRACE est de promouvoir la santé des socio-écosystèmes dans le Grand Rift africain, en s’appuyant sur l’agroécologie, le dialogue science-politique et la coopération régionale. En recherche, il existe en général deux types d’acteurs : ceux qui vont concevoir les technologies, et ceux qui vont les porter sur le terrain. Ce sont des compétences très différentes, mais qui ne fonctionnent pas l’une sans l’autre. Construire ce continuum entre création de solutions et adaptation sur le terrain, c’est cela qui fait la beauté des dispositifs en partenariat.
À l’instar du Cirad, l’icipe s’est récemment doté d’un nouveau département dédié à l’impact de ses travaux de recherche. Qu’est-ce qui motive cette création ?
A. T. : L’icipe s’est fait connaître grâce à la qualité de ses recherches et celle de l’encadrement scientifique des étudiants. Nous jouissons de bases solides. C’est ce qui nous permet aujourd’hui de nous tourner vers le développement ou la diffusion d’innovations concrètes. Nous voulons que nos travaux scientifiques fassent la différence sur le terrain.
« Impact delivery », le nouveau département du centre, s’intéresse à ce que nous appelons « la mise à l’échelle » de technologies. Il s’agit tout simplement d’étudier comment les solutions théoriques imaginées par les scientifiques peuvent se transformer en solutions pratiques chez les agriculteurs. Nous travaillons pour cela avec des institutions publiques, mais aussi avec des acteurs privés. Les entreprises ont cette capacité à identifier les éléments de nos recherches qui pourront rapidement se traduire en résultats financiers.
L’écosystème scientifique est très compétitif, autant à propos de la qualité des connaissances produites qu’en matière de financement. Et nos bailleurs veulent une recherche utile, capable de répondre à des défis concrets et urgents. Les travaux de l’icipe ont toujours été tournés vers des questions d’intérêt général, particulièrement sur les enjeux sanitaires, puisque l’étude des insectes se situe au croisement entre les santés humaine, animale, végétale et environnementale. Ce qui change aujourd’hui, c’est une volonté affichée de travailler encore plus avec les communautés, pour les communautés.
Le centre développe également de nombreux projets autour des innovations agroécologiques, et ce dans plusieurs pays africains. Vous mettez particulièrement en avant les technologies dites « push-pull » : qu’est-ce que c’est, et pourquoi c’est intéressant ?
A. T. : L’agroécologie se situe à l’interface de trois de nos thèmes prioritaires à l’icipe, à savoir la santé végétale, la santé environnementale et la santé animale. Les pratiques agroécologiques s’inscrivent donc assez naturellement dans nos travaux de recherche. La méthode « push-pull », en français « répulsion-attraction », fait partie des techniques classiques de lutte biologique contre les ravageurs des cultures, souvent des insectes mais aussi des mauvaises herbes.
Le « push-pull » consiste d’abord à intercaler, entre les rangs de la culture principale, d’autres plantes qui ont un pouvoir répulsif contre les ravageurs, le « push ». Ensuite, il faut installer autour de la parcelle des plantes qui attirent ces ravageurs, le « pull », et qui vont ainsi les tenir éloignés de la culture principale.
Cette méthode est très intéressante pour les systèmes agricoles qui intègrent de l’élevage, car les plantes utilisées pour attirer ou repousser les ravageurs vont souvent servir de fourrage aux animaux. Ce fourrage est généralement riche et d’une grande qualité : on a donc à la fois un produit utile aux éleveurs et une source de revenus alternative pour les agriculteurs. Au-delà des intégrations agriculture-élevage, certaines plantes vont aussi aider au rendement de la culture principale, en améliorant par exemple la santé des sols.
Les technologies « push-pull » demandent souvent plus de travail et de main-d’œuvre, mais elles permettent aussi aux exploitations de moins dépendre des pesticides. L’icipe a par exemple beaucoup œuvré sur le striga, une mauvaise herbe très jolie mais très difficile à enlever des champs et qui détruit les cultures de maïs. L’un des systèmes « push-pull » que nous avons testé avec les agriculteurs consiste à intercaler du desmodium, un petit herbacé, entre les rangs de maïs. Cela permet d’éliminer le striga.
Le « push-pull » est facilement adaptable dans un contexte africain, à condition de lever quelques contraintes, notamment de production et d’accès aux semences. L’expertise du Cirad sur les semences pourrait participer à étendre cette technologie à d’autres zones de l’Afrique.
Vous parliez des partenariats scientifiques et des coopérations public-privé. Comment est-ce que vous envisagez ces collaborations ?
A. T. : Il existe à mon sens deux grands axes à suivre en matière de partenariat scientifique. Le premier concerne la production de connaissances et le partage d’expertises. Nous avons, au sein de l’icipe, des équipements de pointe, des scientifiques et des étudiants brillants. Malgré cela, il arrive que nous ayons besoin d’une expertise qui n’existe pas chez nous. Les partenariats scientifiques nous permettent d’y accéder. Par exemple, le Cirad dispose d’équipes spécialisées sur l’anticipation et la prospective. À l’icipe, cela nous intéresse de travailler ensemble pour visualiser les futurs possibles, se préparer aux crises avant qu’elles n’arrivent. Anticiper coûte beaucoup moins cher, c’est efficace, et cela oriente nos recherches, les formations de nos étudiants, etc.
En retour évidemment, l’icipe met à disposition ses propres expertises. Récemment par exemple, nous avons travaillé avec l’IRD à identifier un parasitoïde efficace contre un ravageur du maïs en France. Ce parasitoïde est présent au Kenya et nous le connaissons bien. Les transferts de connaissances ne sont jamais unilatéraux, surtout lorsque l’on touche au vivant : encore trop d’éléments échappent à notre compréhension et nous avons besoin de recherches et de coopérations.
Le second axe concerne le transfert de résultats vers ce que l’on va appeler des « utilisateurs ». Les solutions imaginées par la recherche resteront théoriques tant qu’elles ne sont pas éprouvées par les communautés ou par des acteurs privés, qui vont venir les mettre en pratique. Nous développons donc des partenariats avec des acteurs locaux, qui connaissent les besoins des agriculteurs et des populations. En parallèle, le secteur privé a la faculté, comme je le disais, de détecter dans les innovations celles qui seront porteuses de résultats financiers. À nous, scientifiques, de négocier avec eux la primeur de certains résultats, mais également de garder public et gratuit ce qui relève du bien commun.
Le Kenya accueille les 11 et 12 mai prochain le « Sommet Africa Forward », qui va réunir une grande diversité d’acteurs, États, entreprises, jeunesses, artistes, sociétés civiles et diasporas. L’agriculture et l’agronomie feront l’objet de discussion. Qu’attendez-vous de cet évènement ?
A. T. : Ce sommet sera porteur d’opportunités pour les institutions scientifiques du continent, car il va mettre sur la table les défis partagés par les pays. Nous savons déjà que le développement des filières agricoles sera au cœur des discussions, avec le partage d’innovations auprès du secteur privé.
En 2010 déjà, l’agronomie avait été désignée comme priorité de collaboration entre l’Afrique et l’Europe. Il y a des chances pour que ce sommet, co-organisé par le Kenya et la France, vienne rappeler cet engagement.
Sur la période 2017-2023, le nombre de projets de recherche en agronomie entre les deux continents a augmenté de 500 %, comparé à 2010-2016. Cette tendance à la hausse devrait se confirmer. Ceci étant, j’appelle les pays européens à explorer d’autres dispositifs de financement. Certains États mettent déjà à disposition des fonds souverains pour des explorations scientifiques entre institutions européennes et africaines, où les objectifs se définissent a posteriori sur le terrain et avec les communautés. Nous avons besoin de cette confiance de nos bailleurs pour faire naître des innovations qui n’auraient pas pu voir le jour autrement.