« En combinant savoirs locaux et scientifiques, nous favorisons les innovations agroécologiques et leur diffusion »

Regard d'expert·e 5 mai 2026
Au Cameroun, alors que les enjeux d’intensification durable de l’agriculture deviennent de plus en plus pressants, la recherche agronomique s’arme de nouvelles méthodes. Dans le cadre du nouveau « Laboratoire vivant d’agriculture durable », les équipes scientifiques misent ainsi sur une approche participative associant agricultrices, agriculteurs et acteurs du territoire pour explorer des innovations agroécologiques adaptées aux réalités locales. Situé à Ntui, au centre du pays, le projet LVAD vise à accompagner l’intensification durable des cultures vivrières. Éclairage avec Hermine Mahot, chercheuse à l’Institut de recherche agricole pour le développement (IRAD) et engagée dans ce dispositif de recherche collaborative.
Équipe de co-création réunissant quelques agricultrices et scientifiques
Équipe de co-création réunissant quelques agricultrices et scientifiques

Équipe de co-création réunissant quelques agricultrices et scientifiques © S. Koutchou, Cirad

L’essentiel

  • À Ntui, au Cameroun, la forte pression foncière pousse agricultrices et agriculteurs à intensifier leurs pratiques, ce qui accentue la dégradation des sols et fragilise la durabilité des systèmes de production vivriers.
  • Pour faire face à ces défis, le projet Laboratoire vivant d’agriculture durable (LVAD) propose une approche innovante basée sur des « laboratoires vivants », et centré sur l’intensification durable du vivrier, en impliquant ces acteurs dans la co-construction des solutions adaptées à leurs réalités agroécologiques.
  • Les principales filières ciblées par le projet sont : les tubercules, les céréales et les légumineuses.

Hermine Mahot est ingénieure agronome et chercheuse à l’Institut de recherche agricole pour le développement (IRAD), où elle est spécialisée en phytopathologie, soit les maladies des plantes. Elle fait partie de l’équipe scientifique engagée dans le projet Laboratoire vivant d’agriculture durable (LVAD), qui vise à promouvoir l’intensification durable des systèmes de production vivriers au Cameroun. Le projet est financé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et mis en œuvre par l’IRAD en partenariat avec le Cirad, l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA) et l’Université de Yaoundé I.

Hermine Claudine Mahot dans un champ de manioc, à Ntui © S. Koutchou, Cirad

Hermine Claudine Mahot dans un champ de manioc, à Ntui © S. Koutchou, Cirad

Quels sont les principaux enjeux autour des cultures vivrières au Cameroun ? 

Hermine Claudine Mahot : Au Cameroun, dans les zones marquées par une forte pression démographique, l'enjeu majeur est de passer d'une agriculture de subsistance à une intensification durable, avec ce double objectif de garantir la sécurité alimentaire des familles et de générer des surplus commercialisables. Cette transition peut toutefois engendrer des impacts environnementaux, notamment à travers la destruction de de la forêt pour agrandir les surfaces cultivables.

C’est par exemple le cas dans la localité de Ntui, située au centre du Cameroun et choisie pour le projet Laboratoire Vivant d'Agriculture Durable. Ntui illustre une transition écologique où coexistent trois biotopes distincts : la forêt, la savane, et une zone intermédiaire entre les deux. Bien que la région dispose d’un fort potentiel agricole, elle fait face à une fragilité croissante liée à plusieurs facteurs. Les effets du changement climatique et l’épuisement progressif des sols, dû au raccourcissement des périodes de jachère, compromettent la productivité agricole. Les sols, initialement fertiles, se dégradent progressivement sous l’effet de la réduction des cycles de repos et de l’ouverture continue de nouvelles terres, ce qui entraîne une extension des superficies cultivées chaque année. 

À Ntui, les systèmes de culture sont dominés par l'agriculture sur brûlis et des systèmes complexes associant cultures pérennes, comme le cacao, et cultures vivrières, notamment le manioc, le maïs, l’arachide, et la banane plantain. Les acteurs du secteur vivrier identifient deux principaux défis critiques qui freinent la productivité des exploitations. Le premier concerne la pénurie de main-d’œuvre agricole : les surfaces cultivables étant désormais vaste, les besoins en travail pour les opérations de semis, de désherbage ou de récolte deviennent de plus en plus importants. Or, la main-d’œuvre disponible est souvent insuffisante et coûteuse. Le second défi porte sur le déficit de connaissances sur les variétés résistantes : de nombreux producteurs sont confrontés aux maladies des cultures et aux effets de la variabilité climatique sans disposer d’informations suffisantes sur les semences améliorées ou les variétés les mieux adaptées à leurs conditions agroécologiques.

LVAD se positionne comme un outil opérationnel capable de répondre à ces enjeux, tout en s’alignant directement sur la Stratégie nationale de développement (SND) 2020 2030 du Cameroun ainsi que sur le Plan national d’adaptation aux changements climatiques. Le projet contribue en effet aux objectifs de sécurité alimentaire et de résilience climatique par l'introduction d'innovations, telles que la culture du soja ou encore l'usage de biofertilisants, qui restaurent durablement la qualité des sols et réduisent la dépendance aux intrants chimiques coûteux et polluants. 

Qu’entend-on par Laboratoire Vivant (LV) ?

H. C. M. : Un Laboratoire Vivant représente une rupture avec le modèle de recherche classique. Loin de l'image d'un bâtiment fermé où travaillent des chercheurs en blouses blanches, le LV est une méthodologie de recherche participative ancrée dans la réalité du terrain. Dans cette approche, les savoirs traditionnels des paysans ne sont plus de simples objets d'étude, mais constituent le socle de la co-création de solutions innovantes. Le Laboratoire Vivant repose sur trois piliers fondamentaux. Le premier est la co-création l'agricultrice ou l’agriculteur change de statut et devient un co-chercheur qui participe activement à l'élaboration des technologies. Il ou elle n'est plus un simple « bénéficiaire », mais un véritable partenaire. 

Le deuxième pilier est l’expérimentation en milieu réel : les essais ne se font ni en laboratoire ni en station expérimentale isolée, mais directement dans les champs des agricultrices. Cela permet d’évaluer les résultats en milieu paysan et d’adopter plus facilement les solutions proposées. Enfin, le troisième pilier repose sur une approche multi-acteurs qui réunit agricultrices et agriculteurs, scientifiques, acheteurs, transformateurs et décideurs publics. Cette collaboration favorise une compréhension plus globale des enjeux et permet de développer des solutions plus inclusives et adaptées aux réalités locales. 

Explication aux agriculteurs des différents essais conduits au sein de leurs parcelles agroforestières subdivisées en blocs expérimentaux © S. Koutchou, Cirad

Explication aux agriculteurs des différents essais conduits au sein de leurs parcelles agroforestières subdivisées en blocs expérimentaux © S. Koutchou, Cirad

Quelles innovations scientifiques et méthodologiques le projet LVAD mobilise-t-il ?

H. C. M. : Parmi les innovations scientifiques, le LVAD a intégré la culture des légumineuses, notamment le soja, dans les systèmes de production des agricultrices. Ces dernières ont compris que le soja n’est pas seulement une culture de rente, mais aussi une source d’azote pour les cultures environnantes car il contribue à enrichir naturellement les sols et à améliorer la fertilité pour les cultures associées.

Le projet a également promu l’utilisation de biofertilisants, tels que le vermithé et le vermicompost. Ces solutions locales permettent de restaurer la vie microbienne des sols sans empoisonner l'écosystème. Dans cette optique, les agricultrices et agriculteurs ont été formés à la production et à l’utilisation de biofertilisants afin de favoriser leur appropriation et leur diffusion.

Sur le plan méthodologique, le projet s’est appuyé sur une approche de co-conception impliquant l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur du vivrier. Un atelier participatif a permis de réaliser un diagnostic des contraintes rencontrées sur le terrain. À l’issue des échanges entre agriculteurs, chercheurs et décideurs, trois défis majeurs ont été identifiés : la pénurie de main-d’œuvre, le manque de variétés résistantes et l’existence de « poches de sécheresse ». Les solutions potentielles ont ensuite été discutées et sélectionnées collectivement. 

Des dispositifs expérimentaux ont été co-conçus, installés dans les exploitations agricoles et suivis jusqu’à la récolte. Une visite inter-campagne réunissant l’ensemble des parties prenantes a permis d’observer les résultats sur le terrain et d’en discuter collectivement afin d’orienter les étapes suivantes du projet.

Démonstration du procédé de fabrication du vermicompost à partir d’excréments de porc et de copeaux de bois blanc

Démonstration du procédé de fabrication du vermicompost à partir d’excréments de porc et de copeaux de bois blanc, auxquels de l’eau a été ajoutée pour obtenir un mélange homogène © S. Koutchou, Cirad

Quels résultats observez-vous déjà sur le terrain ?

H. C. M. : Le projet nous a permis de réaliser une cartographie des acteurs du vivrier de Ntui afin d’identifier leurs rôles, leurs interactions et leur niveau d’influence au sein du système agricole local. L’étude socio-économique menée dans ce cadre a également permis de distinguer quatre grands types d’exploitations agricoles (EA), caractérisés par des structures et des pratiques agricoles différenciées.

Les exploitations de type 1 et 2 correspondent à des systèmes cacaoyers structurés, diversifiés et parfois plus intensifs, dont les revenus proviennent majoritairement de la production de cacao. Le type 3 regroupe des exploitations souvent portées par des agriculteurs allochtones, c’est-à-dire qui viennent d’une autre région, et qui sont confrontés à des défis d’accès au foncier et d’intégration technique lorsqu’ils arrivent à Ntui. Dans ces systèmes de production, l’orientation vivrière est dominante, en particulier autour du maïs. Le cacao y occupe une place plus secondaire. Les revenus des ménages sont par ailleurs souvent complétés par des activités salariées hors exploitation agricole. Enfin, le type 4 reflète une situation de précarité : ces exploitations vivrières, majoritairement portées par des femmes ayant un faible niveau de scolarisation, reposent principalement sur la culture du manioc et sur des activités non agricoles telles que le petit commerce.

Les essais conduits lors de la première campagne en plein champ ont par ailleurs révélé des résultats contrastés sur l'efficacité des intrants testés. L’inoculation rhizobienne a été le traitement le plus efficace, surpassant tous les autres traitements non inoculés et vermithé, en termes de production de biomasse et de rendement en grains de soja. Les analyses ont également montré que le vermithé utilisé lors de cette première campagne était trop dilué, ce qui explique les faibles performances observées aux concentrations de 20 % et 40 %. Les performances ont toutefois varié de manière importante selon les parcelles, mettant en évidence l’influence déterminante des conditions locales de gestion et des caractéristiques des sols.

Au-delà de cette cartographie et des résultats pratiques des expérimentations, le LVAD a généré plusieurs acquis tangibles auprès des productrices et producteurs de Ntui. Tout d’abord, il a contribué au renforcement des capacités techniques des agricultrices et agriculteurs grâce à des formations sur la culture du soja, introduisant à la fois une nouvelle source de protéines pour l’alimentation et des opportunités de revenus complémentaires. Le projet a également encouragé une transition progressive vers des pratiques agroécologiques, notamment à travers l’adoption de techniques de fertilisation organique via la fabrication du vermicompost et du biochar. Cela contribue à réduire la dépendance aux intrants chimiques coûteux tout en améliorant la structure des sols sur le long terme. Enfin, les visites intercampagne des parcelles expérimentales ont favorisé une dynamique d’apprentissage collectif, en créant des espaces d’échange propices au partage d’expériences entre agricultrices, agriculteurs, techniciens, scientifiques et décideurs.