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Agriculture durable à Ntui au Cameroun : le bilan des innovations testées par un « Laboratoire vivant »
Les acteurs du Laboratoire vivant de Ntui © S. Koutchou, CIRAD
Le projet Laboratoire vivant d’agriculture durable au Cameroun (LVAD) a adopté une approche de laboratoire vivant, fondée sur la participation des producteurs et des autres acteurs du territoire aux différentes étapes de la recherche. Cette démarche repose sur le diagnostic partagé, la coconception, le prototypage, l’expérimentation en milieu réel et l’évaluation participative des innovations. L’objectif était de coconcevoir et de tester des systèmes de culture innovants, adaptés aux contraintes locales, tout en produisant des connaissances sur leurs performances et leurs conditions d’adoption.
Coordonné par l’Institut de recherche agricole pour le développement (IRAD), avec la participation du CIRAD, de l’International Institute of Tropical Agriculture (IITA) et de l’Université de Yaoundé I, le projet ciblait notamment les filières tubercules, céréales et légumineuses.
Soja, biochar et vermicompost testés à Ntui
Les deux années de recherches participatives ont permis d’explorer plusieurs leviers agronomiques pour améliorer la production agricole et la gestion de la fertilité des sols.
Les avantages de l’inoculation rhizobienne sur le soja
L’une des innovations a porté sur la culture du soja et l’inoculation rhizobienne dans des parcelles associant maïs, igname et manioc. L'inoculation rhizobienne (ou enrobage de semences) est une technique agricole qui consiste à apporter des bactéries bénéfiques (les rhizobiums) aux graines de légumineuses avant le semis.
En 2025, des essais ont été conduits sur trois sites de la commune de Ntui : Ndjamé, Bidandjengué et Nguetté. Des traitements avec différentes concentrations de vermithé ou vermicompost puis l’inoculation rhizobienne ou non ont été testés. La croissance des plants, la présence des bioagresseurs, le nombre de gousses, les rendements et les caractéristiques du sol ont été suivis au cours de ces essais.
La synthèse des résultats de la première campagne a démontré que l'application du vermicompost dilué (jus obtenu lors de la fabrication du vermicompost) n'a pas apporté de bénéfice significatif et les rendements sont restés limités par l'acidité et les carences initiales des sols. Les résultats la deuxième campagne de 2025 présentent l’inoculation rhizobienne comme étant le principal levier de performance pour le soja, avec un effet complémentaire du vermicompost (compost produit grâce à l’action des vers de terre; il sert à améliorer la qualité et la fertilité du sol et à favoriser la croissance des plantes). Les recherches participatives ont ainsi mis en évidence l’intérêt de la culture du soja et de l’inoculation rhizobienne combinée pour l’augmentation de la productivité.
Le biochar et le vermicompost sont bénéfiques pour le maïs
Le projet a également exploré la synergie entre le biochar (charbon végétal fabriqué à partir de matières organiques et ajouté au sol pour améliorer ses propriétés) et le vermicompost pour améliorer les rendements de la culture du maïs. En 2026, une campagne d’essais a été consacrée au biochar et au vermicompost sur le maïs, à la station de Ntui. Des traitements avec différentes doses de biochar et de vermicompost ont été appliquées et l’expérimentation suivie comme expliqué plus haut. Les résultats ont démontré une nette démarcation des traitements au biochar et au vermicompost comparé au témoin.
Le transfert des compétences au cœur du Laboratoire vivant de Ntui
Au-delà des parcelles d’essai, le projet LVAD a accordé une place importante au transfert de compétences. Producteurs, productrices et techniciens ont été formés aux techniques de culture du soja, à l’inoculation rhizobienne, à l’usage de Tithonia diversifolia (encore appelé fleur marguerite est une plante qui a des propriétés fertilisantes), ainsi qu’à la fabrication d’intrants écologiques tels que le biochar et le vermicompost. Les formations ont également porté sur les techniques de semis en lignes du soja, la densité, l’entretien des cultures et l’inoculation des semences avec les souches de rhizobioms sélectionnées par l’IRAD.
La production de vermicompost a permis d’aborder le recyclage des résidus et des fumiers par vermicompostage, ainsi que la production d’amendement solide et de vermithé. Des formations au biochar ont également été réalisées, avec des séances en salle et des activités pratiques portant sur la combustion et l’épandage.
Le projet a également soutenu la formation académique de 8 élèves-ingénieurs et 3 étudiants en Master. Les jeunes chercheurs ont été formés à l’analyse de données statistiques sous R, notamment à l’importation des données, aux statistiques descriptives et au clustering.
Au total, le bilan fait état de 46 participants aux formations dont 24 productrices, 11 producteurs et 11 étudiants stagiaires. Le LVAD a ainsi articulé expérimentation, formation et production de connaissances, en associant les producteurs, les étudiants et les chercheurs au suivi des essais et à l’analyse des résultats.
Des freins à lever pour la pérennisation des pratiques agricoles à Ntui
Le bilan technique du projet est très positif, avec des leviers agronomiques identifiés pour améliorer la productivité du soja et les rendements du maïs. Cependant, la pérennisation des pratiques repose sur la levée de certains freins identifiés sur le terrain.
L’absence actuelle d’un marché local structuré pour le soja constitue notamment une contrainte économique à prendre en compte. La pénibilité liée à sa récolte représente également un frein à l’adoption de cette culture. Les expérimentations ont par ailleurs mis en évidence plusieurs défis liés à la fertilité des sols, avec des effets des amendements difficiles à isoler sur une courte durée, à la disponibilité de la main-d’œuvre et aux conditions de culture. Elles ont notamment été confrontées à un échec de levée du maïs, à des données sur l’igname inexploitables lors de la deuxième campagne et à une forte pression de mosaïque sur le manioc.
Quelles perspectives pour le Laboratoire vivant d’agriculture durable du Cameroun ?
Plusieurs perspectives ont été identifiées pour poursuivre les recherches et renforcer les pratiques agricoles durables à Ntui. Le projet recommande notamment d’élargir les essais sur les rhizobiums à d’autres légumineuses et de poursuivre la documentation des références techniques locales. Il propose également de poursuivre les tests sur le biochar en association avec différents fertilisants et d’autres amendements organiques. Le renforcement du suivi phytosanitaire à travers l’exploration des biopesticides et du biocontrôle des maladies et ravageurs font également partie des pistes identifiées. La réduction de la pénibilité constitue une autre priorité, avec la recherche de solutions de petite mécanisation adaptées aux exploitations. Enfin, l’amélioration de la qualité, de la disponibilité et du choix variétal des semences, ainsi que l’identification de pratiques compatibles avec la biodiversité, figurent parmi les perspectives de recherche.
Le bilan du projet montre que les résultats agronomiques ne suffisent pas à eux seuls à assurer l’adoption d’une innovation. Les conditions économiques, sociales et techniques doivent également être prises en compte. La poursuite de la coconstruction avec les producteurs apparaît donc essentielle pour pérenniser les acquis et mieux définir les conditions d’une intensification durable des systèmes vivriers. Le passage à l’échelle des exploitations reste également à explorer, afin de mieux comprendre les liens entre les différentes composantes des systèmes de production.