Science en action 19 décembre 2025
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Solidarité dans les Caraïbes après l'ouragan Melissa
Activité apicole en Jamaïque touchée par l’ouragan Melissa © Joey Brown
L’essentiel
- Suite à l’ouragan Melissa, un groupe de partenaires spécialisé dans la gestion des risques liés aux catastrophes naturelles en agri-environnement aide la Jamaïque, notamment pour préserver la sécurité alimentaire et prévenir une hausse de maladies infectieuses.
- Ce groupe, appelé CANDO pour « Caribbean Agri-eNvironmental group for Disaster risk reductiOn and management » réunit le CENSA (Centro nacional de salud agropecuaria de Cuba), le Cirad et l’école vétérinaire de l’Université West Indies. CANDO est le dixième groupe de travail du Réseau caribéen de santé animale et de santé publique vétérinaire, CaribVET.
Au 11 décembre 2025, les Nations Unies estimaient à près de six millions le nombre de personnes affectées par l'ouragan Melissa dans les Caraïbes. La tempête a touché la Jamaïque mais aussi Haïti, Cuba et la République dominicaine, avec plus de 90 décès recensés dans toute la région. Au-delà de la situation humanitaire urgente, des dégâts dans le secteur agricole sont aussi à déplorer.
En Jamaïque, les estimations préliminaires chiffrent les pertes dans les secteurs de l'agriculture et de la pêche à plus de 184 millions US dollars. 40 % du cheptel de poules pondeuses a été perdu et 25 % de la flotte de pêche de l'île a été détruite. Le bétail a également été sévèrement touché, avec la perte de 1,25 million d'animaux (petits ruminants, bovins, volailles). La gestion des carcasses d'animaux était une priorité majeure compte tenu des risques de contamination de l'eau et de l'environnement et des répercussions sur la santé. Une hausse des cas de maladies infectieuses est souvent observée après une catastrophe environnementale. Paul Cadogan, vétérinaire à Kingston, et Pamela Lawson, directrice de la JSPCA (Jamaica society for the prevention of cruelty to animals), notent aujourd’hui qu’« une épidémie de leptospirose a été déclarée en Jamaïque et des syndromes gastro-intestinaux touchent fortement les animaux domestiques comme la population humaine ».
CANDO : un groupe régional pour s’organiser face aux catastrophes agro-environnementales
Patricia D. Bedford est la présidente de CANDO qu’elle coordonne depuis La Barbade : « CANDO est un groupe caribéen multidisciplinaire et multiculturel, spécialisé dans la gestion des risques liés aux catastrophes naturelles en agri-environnement. Le groupe est idéalement positionné pour intervenir immédiatement après une catastrophe.
CANDO dispose de membres sur le terrain qui fournissent des informations de première main sur les conséquences de la catastrophe. Cela nous permet d'apporter une réponse immédiate pour préserver la sécurité alimentaire, les moyens de subsistance, l'environnement, le tourisme et le lien entre les populations humaines et animales, tout en préservant la santé et le bien-être des animaux.
CANDO fournit des informations techniques, un soutien émotionnel, et sert de lien entre les organisations régionales et internationales, les services vétérinaires et les ONG locales de protection des animaux, les organisations à but non lucratif et les associations caritatives. Nos membres sont tous des bénévoles et ils se situent majoritairement dans la Caraïbe. Chacun possède des compétences variées, et travaille sans relâche pour aider les pays touchés à garantir la pérennité du secteur animalier ».
Suite à la tempête, les membres de CANDO en Jamaïque ont formé un « groupe d'intervention Melissa » composé d'acteurs issus des domaines de la santé animale, de la production et du bien-être animal. On y trouve notamment des vétérinaires des secteurs public, privé et industriel, la JSPCA, des agents chargés du bétail, du personnel chargé de la faune sauvage, des experts en catastrophes, y compris un agent de liaison direct avec le Bureau de la préparation aux catastrophes et de la gestion des urgences (ODPEM).
Paul Cadogan et Sarah Wilkinson-Eytle sont les deux représentants de CANDO pour la Jamaïque : « notre groupe a pu partager des informations, dresser la liste des besoins prioritaires et faciliter le traitement des problèmes qui ont surgi lors de l'élaboration et de la mise en œuvre des mesures nécessaires dans les différents secteurs liés aux animaux. Nous sommes en communication directe avec le ministère de l'agriculture jamaïcain, ce qui nous a permis d'ajouter les besoins des animaux à la liste nationale des besoins. Nous avons ainsi pu faire valoir nos contraintes pour l'acceptation des fournitures d'urgence en provenance de l'étranger. Le groupe a également facilité les communications avec le gouvernement sur la question de l'élimination des carcasses, suite à un webinaire organisé par CANDO sur le sujet ».
Faire circuler des informations fiables rapidement
CANDO compile les besoins prioritaires afin de faciliter la coordination des acteurs impliqués dans la réponse aux catastrophes, en mettant l'accent sur les questions agro-environnementales. Cinq jours avant l’impact de Melissa, le groupe avait ainsi préparé un dossier accessible en ligne et rassemblant toutes les informations pertinentes et validées par les autorités de la Jamaïque. Après l’ouragan, chaque information a ensuite été complétée et actualisée, toujours en accord avec les autorités jamaïcaines.
Jennifer Pradel, vétérinaire épidémiologiste au Cirad, et Patricia Bedford, consultante en santé publique vétérinaire et présidente de CANDO, sont à l’origine de CANDO. « Nous suivons les phénomènes extrêmes tout au long de la saison cyclonique. Nous activons le groupe lorsque l’alerte est donnée, et si un pays sollicite l’aide de CANDO. Nous recueillons des informations sur la situation et les besoins prioritaires par le biais de canaux officiels, que nous diffusons ensuite via notre réseau. Cela est utile pour les ONG, les associations vétérinaires, ou tout autre professionnel souhaitant apporter son aide pour garantir une intervention appropriée. L’appui se fait durant toutes les phases du cycle de réduction des risques, en utilisant l'approche One Health. Actuellement, c’est le Cirad qui maintient la plateforme collaborative de CANDO ».
Ce mécanisme de partage et de mise en réseau semble simple, pourtant il est loin d'être généralisé. Il demande en effet du temps et des moyens humains, nécessaires pour suivre une situation en évolution rapide. Cela avec des moyens de communication souvent limités et une pression très forte sur le terrain. Une fois installé cependant, ce type d'organisation peut fonctionner pour différents problèmes (éruptions volcaniques, ouragans, maladies transfrontalières...) car CANDO fonctionne selon une approche multi-risques. Les risques d’introduction d’agents pathogènes de plantes et ravageurs de culture sont désormais aussi pris en compte dans les procédures d’importation, et ce grâce à la collaboration avec le réseau caribéen de santé des plantes (CPHD).
Chaque membre dispose du même niveau d'information et peut voir qui d'autre est impliqué. CANDO facilite ensuite la mise en contact des acteurs entre eux et avec le pays touché.
Mettre à disposition des expertises
Lorsqu'un besoin spécifique se fait sentir, le réseau facilite la recherche d'expertise. Pour Melissa, et comme c'est souvent le cas après une catastrophe naturelle, la gestion des cadavres d'animaux a été une problématique majeure. CANDO a rapidement identifié un expert en élimination des carcasses par l'intermédiaire du réseau de ses membres comme le CENSA, membre du réseau « EMergency VETerinary NETwork » de l’OMSA. L’expert a dispensé une formation en ligne et a conseillé les acteurs de la santé animale à distance.
CANDO travaille également avec certaines ONG opérant sur le terrain, comme l'IFAW (International Foundation of Animal Welfare), mis en relation par les membres de Jamaïque, et ouvrant la voie à de nouvelles collaborations.
Pour Shannon Walajtys, directrice des interventions en cas de catastrophe et de la réduction des risques à l'IFAW, « l'importance de sauver les animaux lors de catastrophes devient évidente lorsque l'on considère les nombreuses relations mutuellement bénéfiques que les animaux entretiennent avec les humains à travers le monde. Cette relation dynamique varie d'un endroit à l'autre et d'une culture à l'autre. Indépendamment de leur valeur ou de leur utilité pour les humains, les animaux sont inextricablement liés à la santé et au bien-être des autres animaux, des habitats et des écosystèmes de notre planète ».
Prendre en compte la santé mentale
CANDO a également recherché une expertise psychologique pour aider les professionnels en lien avec les animaux. Comme l’explique Jennifer Pradel, « contrairement aux acteurs de l’aide humanitaire, les vétérinaires ou les acteurs œuvrant pour le bien-être animal n’ont pas de formation ou d’aide psychologique lors d’évènements de ce type. Ils sont pourtant aussi en première ligne et sont témoins de la détresse des animaux et de leurs propriétaires ou des éleveurs. Encore aujourd’hui, le manque d’intégration du secteur animal dans les plateformes nationales de réduction des risques de catastrophe complique beaucoup la gestion, et c’est très difficile à vivre pour nos partenaires qui peuvent mettre des années à s’en remettre ».
Au lendemain de Melissa, CANDO a pu mettre en relation les professionnels de la santé animale de Jamaïque en lien avec le programme de santé mentale et de soutien psychosocial mis en œuvre par le ministère de la Santé via l'OPS (Organisation panaméricaine de la santé) également partenaire de CaribVET.
Un soutien qui s’étend au végétal
D’autres actions de coopération ont été mises en place, avec l’appui du Cirad, concernant cette fois la production végétale. La mairie du Lamentin, en Martinique, a ainsi participé à la relance de la production maraîchère de la côte Est de Cuba suite à la tempête. Le Lamentin est une ville jumelée avec Santiago, à Cuba, depuis près de 30 ans. Le Cirad peut compter sur le soutien de la ville martiniquaise en matière d’acheminement de matériels végétaux après chaque sinistre dans la Caraïbe, témoin s’il en faut de la force du réseau de solidarité de la région.
CaribVET : le réseau caribéen de santé animale qui suit une approche « One health »
Les « hot spot » de diversité biologique sont souvent associés à l'émergence de nouveaux agents pathogènes. La Caraïbe, qui rassemble des territoires aux situations écologiques et socio-économiques contrastées, en est un modèle. La science peut contribuer à améliorer la surveillance et le contrôle de ces maladies en combinant recherche fondamentale et applications les plus opérationnelles. Cette approche intégrative implique non seulement les scientifiques, mais aussi les décideurs, les gestionnaires et les acteurs de la surveillance. C’est ce que fait le réseau régional CaribVET.
Créé en 2006 et légalement établi en 2020, CaribVET compte parmi ses membres des représentants officiels de 34 pays et territoires, ainsi que des institutions et organisations scientifiques et universitaires. CANDO est une émanation de CaribVET, qui se concentrait initialement sur la santé animale mais qui s'est élargi au fil du temps pour inclure les questions de santé végétale et environnementale, suivant une approche « One Health » et multirisques. En situations dégradées, l’importation d’aliments et de fourrage pour animaux, par exemple, peut engendrer l'introduction d'agents pathogènes végétaux, des ravageurs de culture ou des plantes exotiques pouvant menacer la biodiversité végétale. Ces angles morts peuvent être évités en intégrant les points de vue de spécialistes de santé des plantes, écologues, ou experts de la gestion des risques et logistique, en plus de vétérinaires officiels et privés.