« La papaye, c’est un fruit qui unit les histoires individuelles, collectives et territoriales »

Regard d'expert·e 17 juillet 2026
En Colombie, les conflits armés ont profondément chamboulé le paysage rural. De nombreuses communautés cherchent aujourd’hui à se reconstruire à travers l’agriculture. À los Montes de María, un territoire situé au Nord du pays, une association de producteurs et de productrices a misé sur un fruit : la papaye. Yoleida Isabel Salcedo Martinez, représentante légale d’ASOAGROPAT, nous raconte comment cette culture a transformé pour le meilleur sa région natale.
Yoleida Isabel Salcedo Martinez et un membre de son association ASOAGROPAT à un atelier organisé par l’initiative SASi
Yoleida Isabel Salcedo Martinez et un membre de son association ASOAGROPAT à un atelier organisé par l’initiative SASi

Yoleida Isabel Salcedo Martinez et un membre de son association ASOAGROPAT à un atelier organisé par l’initiative SASi © ICRA

L’essentiel

  • Yoleida Isabel Salcedo Martinez est une productrice rurale colombienne, représentante légale d’une association agro-entrepreneuriale qui a mis la papaye au cœur de ses activités.
  • La papaye est bien plus qu’une activité créatrice de revenus, elle est le levier du sursaut d’un territoire qui a beaucoup souffert de la guerre. Grâce à cette culture, les habitants de los Montes de María pansent leurs plaies et reconstruisent la confiance et le lien social entre eux pour envisager un avenir avec leurs jeunes.
  • L’initiative SASi (Sustainable Agri-Food Systems Intelligence), portée par la FAO et Agrinatura, et à laquelle le CIRAD participe activement, vient consolider ce processus dans cette petite région de Colombie en œuvrant pour un système alimentaire durable.
Yoleida Isabel Martinez

© M.-H. Dabat, CIRAD

Yoleida Isabel Salcedo Martínez représente l’association agro-entrepreneuriale et communautaire ASOAGROPAT, située à Nueva Pativaca, une petite division administrative rurale et isolée au Nord de la Colombie, dans le territoire de los Montes de María. Nueva Pativaca accueille 300 habitants qui vivent sans électricité. Cette localité est la plus éloignée de la municipalité à laquelle elle est rattachée, el Carmen de Bolívar, et les voies d’accès sont en très mauvais état.

L’association ASOAGROPAT réunit 45 familles qui cultivent au total une vingtaine d’hectares. Elle compte une majorité de femmes. Auparavant, ces familles faisaient traditionnellement pousser dutabac noir. Elles produisent aujourd’hui des fruits, et en particulier la papaye. 

À travers la réalisation de projets agroindustriels, ASOAGROPAT cherche à développer des produits à haute valeur ajoutée qui garantissent l’amélioration des revenus de ses membres. L’organisation encourage une production organique et peut ainsi proposer des produits riches en protéines, vitamines, minéraux. La solidarité est la valeur première d’ASOAGROPAT, qui a établi entre ses membres une stricte égalité.

Yoleida a beaucoup de mal à dissocier sa propre histoire, celle de son association et celle de son territoire, tant la papaye semble être le ciment de plusieurs récits. Pour elle, ce fruit est le trait d’union entre son destin personnel et la trajectoire collective de ce territoire oublié de Colombie, qui a vécu les plus mauvais moments du conflit et qui se relève progressivement.

ASOAGROPAT est partenaire du projet SASi, auquel participe activement le CIRAD. Quel est l’objectif de cette initiative, pour vous ?

Yoleida Isabel Salcedo Martínez : Plusieurs associations et projets nous appuient à l’heure actuelle, comme le Proyecto Agroecologia y ciencia comunitaria, avec AEXCID, Ayuda en acción et Patrimonio Natural. Mais l’initiative collective SASi, avec le CIRAD, Agrosavia, l’ICRA, la FAO, est l’un des piliers de notre dynamique pour faire évoluer positivement notre système alimentaire. Elle nous aide précisément à mieux nous connaître dans le territoire de los Montes de María. Grâce à SASi, nous rencontrons aussi des champions de l’innovation, comme nous, dans d’autres régions du pays, et nous échangeons sur nos expériences. Parfois, nous nous associons pour la commercialisation. 

La recherche nous accompagne dans la préservation de nos semences natives, créoles. Nous travaillons à la certification, à identifier les marchés les plus rentables, mais aussi à conserver notre bosque seco tropical, notre « forêt tropicale sèche », si fragile mais dont nous sommes si fiers.
L’initiative SASi nous permet de nous exprimer dans les travaux en ateliers, de nous fixer un horizon pour agir. Nous faisons en sorte de reconstruire le tissu social, de conserver nos réserves et notre forêt si particulière, qui sont nos priorités. 

Travail en groupe dans le cadre de l’initiative SASi avec le CIRAD et l’ICRA © ICRA

Travail en groupe dans le cadre de l’initiative SASi avec le CIRAD et l’ICRA © ICRA

La plupart des familles membres de votre association, ASOAGROPAT, cultivent aujourd’hui la papaye. Selon vos mots, ce fruit raconte l’histoire du territoire, et la vôtre, personnelle. Pourquoi ? 

Y. I. S. M. : J’ai toujours voulu être avocate ou travailleuse sociale, mais je n’ai pas eu l’opportunité d’étudier. Cependant, j’ai trouvé un sens à ma vie avec l’agriculture. Le fait d’être leader d’une communauté, de représenter une organisation, m’a ouvert beaucoup de portes.

Je vis avec ma famille dans ce territoire de los Montes de María, que j’ai quitté pendant une période de violence. C’est une des zones de Colombie où le conflit a été très marqué. Je suis revenue après les accords de paix, il y a une dizaine d’années. Tout était à refaire, les gens avaient perdu confiance les uns envers les autres. 

Avec quelques-uns, on s’est retroussé les manches. Au départ, nous ne savions que cultiver le tabac noir, qui était notre culture et notre économie avant la guerre. Alors on a planté du tabac, mais nous n’arrivions plus à le vendre. Le tabac se dégradait car les grandes industries qui l’achetaient avant, comme celle de la Oveja, ou celle de Carmen de Bolívar, se sont déplacées à cause du conflit, elles sont parties d’ici.

Il a donc fallu se réinventer. C’est alors que la merveilleuse papaye est arrivée. Notre vie a changé, je me souviens encore du moment où on a reçu notre premier chèque, quel bonheur. 

Lieu où sont préparées les papayes de l’association avant la vente © M.-H. Dabat, CIRAD

Lieu où sont préparées les papayes de l’association avant la vente © M.-H. Dabat, CIRAD

Concrètement, que vous a apporté la papaye ?

Y. I. S. M. : À vrai dire, au début, plusieurs producteurs ne voulaient pas s’y mettre. Ils ne croyaient pas que c’était une activité rentable. Nous avons commencé dans l’association avec plusieurs femmes et trois ou quatre hommes. 

Nous nous sommes accrochés à la papaye pour retrouver la confiance perdue. C’est autour de ce fruit que nous nous sommes pour la première fois rencontrés de nouveau et réconciliés, car entre nous il y avait encore beaucoup de méfiance. Pendant la guerre, les gens se cachaient, se regardaient comme des ennemis. La guerre a fait tellement de victimes, notamment dues à des trahisons. Perdre la confiance a été quelque chose presque pire que les pertes de vies humaines. 

La papaye est devenue pour nous le symbole de la paix, de l’amour, de la réconciliation. À travers les projets et les ateliers que nous mettons en œuvre, elle nous aide à retisser les liens sociaux. Mais c’est aussi un fruit qui a un bel avenir économique. Jamais un produit agricole ne nous avait autant apporté de revenus, ni le manioc, ni l’igname, ni le maïs, ni les produits traditionnels. En revanche nous faisons aussi du sésame et de la pâte de sésame. Cette pâte a été notre principale source de revenus en pleine pandémie de la Covid-19.

Cultiver la papaye nécessite une attention spéciale. Nous sommes situés dans une zone particulière où les jours sont très chauds, avec des températures supérieures à 40° et des matinées très froides, ce qui donne au fruit une couleur et une saveur unique. La papaye se récolte au bout de 8 mois et un hectare donne une tonne par semaine.

Commercialiser la papaye n’est pas facile vu l’état de nos routes, c’est une grande préoccupation, nous devons évacuer la production par le département de Sucre. Mais cela vaut la peine et nous l’enseignons aux jeunes.

Je pense en grand, travaille beaucoup. Nous rêvons de transformer l’association en entreprise, améliorer notre espace pour la commercialisation plutôt que tout vendre aux collecteurs, et qui sait peut-être un jour exporter vers les États-Unis, gros consommateur de papaye. La Colombie participe encore peu au commerce international de la papaye, bien derrière le Costa Rica, le Brésil, le Pérou ou le Mexique, mais c’est possible. Avant de viser l’exportation cependant, il faudra améliorer les infrastructures d’irrigation.

Papayes de l’association agro-entrepreneuriale et communautaire ASOAGROPAT

Papayes de l’association agro-entrepreneuriale et communautaire ASOAGROPAT © M.-H. Dabat, CIRAD

Depuis le début de cette aventure de la papaye, comment avez-vous vu évoluer votre petit territoire dans los Montes de María ? 

Y. I. S. M. : Lorsque les gens sont rentrés après les conflits, le territoire était presque abandonné.  Nous ne savions même pas si nous appartenions au département de Bolívar ou au département de Sucre, tellement nous étions loin des considérations de l’administration publique. Nous nous sentions comme le trophée d’un homme politique qui apparaissait tous les quatre ans, et en dehors des périodes électorales, personne ne s’intéressait à nous. 

Nous avons frappé à plusieurs portes, et un jour on nous a envoyé un ingénieur agronome et une travailleuse sociale. Ils nous ont proposé de faire pousser des oranges ou de la papaye. Notre zone étant assez aride, nous avons pensé que la papaye conviendrait mieux. Nous savions que le problème dans notre région était l’accès à l’eau, les industries du tabac avaient fait des puits mais pour leur propre usage. Le manque d’eau est toujours un grand problème pour nous. En hiver, il tombe beaucoup d’eau pendant trois mois, mais le reste du temps c’est sec. 

Aujourd’hui, nous continuons à nous redécouvrir et à reconstruire le tissu social. Nous essayons de retenir les jeunes qui eux aussi sont partis et qui reviennent difficilement. La relève générationnelle pose problème. Nous cherchons des alliés avec qui dialoguer pour nous aider. Pour l’eau, il nous faut récupérer nos nappes sous-terraines. Le changement climatique est un vrai défi pour la culture de papaye, qui a besoin d’eau. L’Agence de développement rural nous a appuyé pour développer un système d’irrigation. 

La papaye a été une bénédiction pour la communauté. Ce fruit nous a donné l’identité qui nous manquait. C’est une expérience merveilleuse, c’est comme une vitrine pour nous exprimer, montrer ce que l’on fait, nous faire connaître. Aujourd’hui, nous sommes organisés, une organisation de femmes principalement, et nous cherchons toujours à reconstruire le lien social, à reconstruire le territoire, à nous reconstruire. C’est notre objectif.  

Ensemble des innovateurs et animateurs de l’initiative SASi aux côtés de Yoleida

Ensemble des innovateurs et animateurs de l’initiative SASi aux côtés de Yoleida © ICRA

Yoleida, agricultrice et poétesse

Aux amoureux de l’espagnol, voici un texte écrit par Doña Yoleida intitulé « Sigue adelante », que l’on pourrait traduire par « Va de l’avant ».

Sigue adelante

Hoy me abrazo como un ser que no se rinde. He caminado por senderos difíciles, he enfrentado carencias y dudas, pero también he encontrado en mi corazón la fuerza para seguir.

No estoy aquí por casualidad. Estoy aquí porque me lo he ganado con esfuerzo, con trabajo, con fe. Hoy celebro cada madrugada en el campo, cada gota de sudor, cada idea que no dejé morir y cada sueño que me mantuvo de pie.

Mi producto es más que un negocio: es mi historia, mi tierra, mis raíces y mi esperanza de futuro. Quien lo reciba no solo llevará algo hecho con mis manos, sino también con mi alma y con el amor por lo que soy.

Mañana, en la feria, me mostraré con orgullo. Hablaré con alegría, miraré a los ojos con confianza, y cada palabra será la semilla de una relación que crece. Porque no vendo solo lo que hago: comparto lo que soy, y eso es valioso.

Hoy me prometo no olvidar nunca que mi voz merece ser escuchada, que mis manos merecen ser reconocidas, y que mis sueños merecen hacerse realidad.

Soy parte de una familia que cree, que sueña, que transforma. No camino sola: camino con otros valientes como yo.

Desde este estante, grito dentro de mí: ¡Estoy lista para brillar, para servir y para dejar huella!

Y cuando mañana mis clientes me vean, sentirán que frente a ellos no solo hay una vendedora, emprendedora llena de orgullo, un corazón que inspira, y un ser humano que nació para soñar y cumplir cosas grandes.

Yoleida