Michel de Garine-Wichatitsky : « Défendre la biodiversité pour préserver la santé des territoires et des humains »

Regard d'expert 15 juin 2022
La pandémie de Covid-19 a mis en évidence de manière spectaculaire la nécessité de comprendre les liens entre santé, biodiversité et activités humaines. Pour Michel de Garine-Wichatitsky, écologue et vétérinaire au Cirad, la santé est un puissant catalyseur de dialogue. Pour piloter des territoires sains et résilients, il propose un cadre opérationnel participatif qui associe les acteurs clés autour d’objectifs communs.
Michel de Garine-Wichatitsky, écologue et vétérinaire au Cirad, sur le terrain au Zimbabwe © DR
Michel de Garine-Wichatitsky, écologue et vétérinaire au Cirad, sur le terrain au Zimbabwe © DR

Michel de Garine-Wichatitsky, écologue et vétérinaire au Cirad, sur le terrain au Zimbabwe © DR

Les liens entre santé, biodiversité et agriculture sont désormais prouvés. Comment se traduisent-ils ?

Michel de Garine-Wichatitsky : Ces dimensions sont liées de nombreuses manières, comme l’ont démontré plusieurs études ces dernières années. Un des exemples le plus emblématique et le mieux documenté est celui de l’émergence du virus Nipah. La maladie a été identifiée pour la première fois en 1999 lors d’une épidémie survenue parmi des éleveurs en Malaisie. L’installation d’élevages porcins intensifs et de cultures d’arbres fruitiers en bordure de forêt naturelle a été déterminante dans l’apparition de cette nouvelle maladie. Les chauves-souris, réservoir primaire du virus, sont sorties de la forêt pour se nourrir sur les arbres fruitiers. Elles ont contaminé les porcs à proximité qui ont à leur tour transmis le virus aux éleveurs. Après avoir causé 105 décès sur 265 cas humains, l’épidémie a finalement été stoppée par l’abattage de plus d’un million de cochons. Ce cas démontre comment un changement de pratiques agricoles peut perturber les interfaces entre écosystèmes naturels et cultivés, provocant in fine l’émergence d’une nouvelle maladie.

Préserver la biodiversité réduirait donc les chances d’émergence de maladie ?

M. G.-W. : Oui. Une biodiversité riche limite la circulation des pathogènes, c’est dans ce sens qu’elle diminue le risque d’émergence d’une nouvelle maladie. Ce phénomène s’appelle l’effet de dilution. Dans un écosystème où cohabite une grande variété d’espèces, il existe des mécanismes de régulation des populations par les prédateurs ou par la compétition avec d’autres espèces. Par ailleurs, plus la diversité d’espèces en interaction est élevée, plus les chances augmentent que les pathogènes soient transmis à des espèces « réfractaires » qui y sont insensibles. Les virus et les bactéries finissent alors « dilués » dans cet ensemble complexe.
À l’inverse, dans un écosystème dégradé il n’y a plus d’effet de dilution des agents pathogènes. Ils circulent plus librement, ce qui augmente la probabilité d’apparition d’une nouvelle maladie, qu’elle soit humaine, animale ou même végétale, et favorise sa transmission à de nouvelles populations.
Nous sommes au cœur du concept Une seule santé/One Health qui lie santé humaine, santé animale, végétale et santé des écosystèmes…
M. G.-W. : Oui. Ce concept a émergé avec la grippe aviaire et la prise de conscience de l’interdépendance de la santé des animaux sauvages et d’élevages. Puis la crise du Covid-19 a en quelque sorte entrainé le passage à l’âge adulte du concept Une seule santé/One Health.

Vous allez même plus loin en prônant une santé globale des territoires. Pourquoi ?

M. G.-W. : Parce que la santé n’est pas qu’une affaire de médecins et de vétérinaires. Les facteurs liés à l’émergence de maladies ne sont pas seulement biologiques, ils sont aussi socio-économico-culturels. Les approches One Health/EcoHealth ont beaucoup évolué au cours des deux dernières décennies. Initialement très centrées sur les sciences médicales et vétérinaires et les zoonoses, elles ont progressivement élargi les disciplines et les secteurs mobilisés, pour une meilleure prise en compte des pratiques humaines dans les questions de santé. C’est pourquoi, avec mes collègues et partenaires, nous parlons de santé des territoires, ou de santé des socio-écosystèmes. Comprendre les liens entre les différents acteurs d’un territoire, leurs activités et la santé globale des humains, des plantes, des animaux et des écosystèmes est au cœur du projet Santé et Territoire (voir encadré) coordonné par le Cirad.

Mais qu’est-ce qu’un territoire en bonne santé ?

M. G.-W. : Pour les épidémiologistes, il s’agit d’une région où les agents pathogènes ne circulent pas facilement, où les maladies émergentes ont une faible probabilité de se propager. Mais on peut aussi parler de territoire résilient. Il faut bien avoir à l’esprit que la santé, comme la résilience d’ailleurs, est une construction sociale façonnée par l’environnement et profondément ancrée dans la culture et l’histoire d’une population. La définition d’un socio-écosystème sain ou résilient diffère donc d’un endroit à l’autre. Elle doit nécessairement se construire en associant divers points de vue, tous légitimes. Ceux des communautés locales, des agriculteurs, des services de l’eau, des organisations de protection de la nature, des décisionnaires, des experts et expertes disciplinaires (médecins, vétérinaires, écologues, épidémiologistes, spécialistes des sciences sociales), etc.

Vous proposez un cadre pratique pour la gestion de socio-écosystèmes sains. Quelles en sont les grandes lignes ?

M. G.-W. : Ce cadre opérationnel se base sur la définition participative, contextuelle et dynamique de la santé d’un socio-écosystème. Il encourage l’implication active des communautés, du secteur agricole, de la santé publique et vétérinaire et de l’environnement. Tous doivent se mettre d’accord sur des objectifs communs pour piloter un socio-écosystème qui soit à la fois sain et durable. Les objectifs définis collectivement peuvent être très variés : limiter quantitativement l’étendue d’une maladie chez le bétail, garantir un revenu supérieur à seuil pour une production données, plafonner les dépenses de santé des ménages, préserver la diversité d’une forêt communautaire…

Est-ce que ça fonctionne ?

M. G.-W. : Nos premiers retours de terrain, au Vietnam et en France, montrent que la santé est un puissant moyen pour réconcilier différents secteurs d’activité et atteindre un consensus favorable au pilotage de territoires sains et durables. Le projet Santés & Territoires met actuellement en œuvre ce cadre opérationnel au Sénégal, au Bénin, au Laos et au Cambodge.
Une particularité de cette approche est de ne pas chercher à mesurer la résilience du socio-système, mais plutôt de s’assurer que sa trajectoire reste dans le domaine de viabilité défini par les acteurs. Elle se traduit par la négociation d’indicateurs, discutés et choisis par les acteurs en fonction des objectifs communs fixés au préalable. Cela implique que les décisionnaires et acteurs du développement acceptent des changements de paradigmes et de postures. Comme adhérer à l’idée que la santé des humains, des animaux, des écosystèmes se négocie, que les communautés locales sont des co-créateurs incontournables pour avancer vers plus de durabilité et que s’engager dans ce processus, aux résultats incertains mais évalués par des indicateurs coconstruits, vaut la peine d’être soutenu !

Mots clés et concepts suggérés par les participants pour la définition collective de la santé d’un socio-écosystème basé sur l’élevage (Hanoi, Vietnam) © M. de Garine-Wichatitsky, Cirad

Mots clés et concepts suggérés par les participants pour la définition collective de la santé d’un socio-écosystème basé sur l’élevage (Hanoi, Vietnam) © M. de Garine-Wichatitsky, Cirad

Projet Santés & Territoires
Le projet Santés & Territoires porte un regard nouveau sur les interdépendances entre environnements et sociétés. Lancé en septembre 2021 pour 5 ans, ce projet ambitionne d’utiliser la santé comme un levier pour accompagner les transitions agroécologiques au Sénégal, au Bénin, au Laos et au Cambodge. Le projet est coordonné par le Cirad et co-financé par l’AFD et l’Union européenne (programme DeSIRA) à hauteur de 6 millions d’euros.