Pesticides : une consommation mondiale en hausse malgré 60 ans de protection intégrée des cultures

Plaidoyer 24 juin 2021
Depuis sa naissance dans les années 1960, le concept d’IPM (Integrated Pest Management, protection intégrée des cultures) a visé, entre autres, à rationaliser et à réduire l’usage des produits chimiques contre les organismes nuisibles des cultures. Mais pourtant, 60 ans plus tard, la quantité de pesticides utilisés au niveau mondial continue d’augmenter. Pollution des sols, des eaux et de l’air, baisse des populations de pollinisateurs, impacts sanitaires sur les écosystèmes et populations humaines, développement de résistances chez les ravageurs des cultures… Face aux problèmes que pose la dépendance aux pesticides, des alternatives basées sur l’agroécologie sont possibles. Avec d’autres auteurs internationaux, des chercheurs du Cirad et d’INRAE publient une analyse de plus de 400 références scientifiques et plaident pour un tournant vers une protection des cultures basée sur les principes de l’agroécologie.
© Cirad
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A La Réunion, la biodiversité des vergers agroécologiques de manguiers, où les pesticides ont quasiment été supprimés, a augmenté : près de 800 espèces d'arthropodes et plus d'une centaine de plantes herbacées ont été recensées. Ici, la coccinelle Rodolia chermesina dévore une cochenille Icerya seychellarum posant problème sur manguier. © A. Franck, Cirad

« Bonnes intentions, dures réalités » : le constat dressé par cette étude parue le mois dernier dans Agronomy for Sustainable Development est difficile à entendre, tant le concept d’IPM a été prégnant au cours des 60 dernières années dans le domaine de la protection des cultures. La consommation de pesticides au niveau mondial continue d’augmenter et les quelques réductions notables restent modestes et localisées. Ainsi, selon la FAO, l’usage des pesticides au niveau mondial a quasiment doublé entre 1990 et 2018, passant de 2,3 à 4,1 millions de tonnes*. Un fossé entre « théorie » et « pratique » qui ne se résorbe pas, et que les auteurs de l’article imputent en partie au flou autour du concept de l’IPM.

« Il existe une centaine de définitions de l’IPM. Chacun se réapproprie le concept comme il l’entend, note Jean-Philippe Deguine, agroécologue et entomologiste au Cirad et premier auteur de l’étude. Ce flou a engendré des interprétations diverses, alimenté la confusion sur le terrain, débouchant parfois sur la mise en place de stratégies contradictoires. »

L’étude dénonce l’absence fréquente de la mobilisation des processus écologiques dans les mesures actuelles de l’IPM. Face à un concept qui leur paraît désormais dépassé, les scientifiques plaident pour une protection agroécologique des cultures qui révolutionnerait les méthodes et acquis, tout en répondant aux enjeux actuels et futurs de l’agriculture, aussi bien au Nord qu’au Sud.

Intégration ou juxtaposition de techniques ?

En théorie, la protection intégrée promeut l’intégration harmonieuse de différentes techniques de contrôle des populations de bioagresseurs et les pesticides doivent être utilisés avec parcimonie. En pratique, les pesticides prévalent encore largement. A titre d’exemple, en France, dans 78 % des cas où l’usage de néonicotinoïdes est autorisé, au moins une alternative non chimique, si ce n’est plusieurs solutions possibles, existe et pourrait être utilisée.

« La plupart des agriculteurs ont une "aversion au risque" et ils justifient les traitements chimiques par des logiques économiques de court terme, explique Françoise Lescourret, directrice de recherche en agroécologie à INRAE sur le site d’Avignon et co-auteure de l’étude. Ils considèrent souvent que l’utilisation de pesticides les préserve du risque de perte de récolte alors que, sur le long terme, cette utilisation peut créer nombre de problèmes aux cultures et à l’environnement. »

Dès lors que la base de la protection des cultures est chimique, quelle place et quel impact peuvent avoir d’autres méthodes de lutte, comme la lutte biologique ? L’intégration des différents outils de lutte se fait rarement de manière optimale, selon Jean-Philippe Deguine. Il précise : « Dans la plupart des cas, on observe une superposition de plusieurs techniques de protection, plutôt qu’une véritable intégration, cohérente, ordonnée, compatible. Cela veut dire que les agriculteurs enchaînent souvent différentes techniques, d’abord chimiques, et éventuellement culturales, biologiques, etc. Ces enchaînements sont souvent incompatibles ou incohérents. Une lutte chimique impacte en effet aussi bien les agresseurs des cultures que les insectes auxiliaires qui peuvent les réguler ».

La protection agroécologique des cultures : mettre les principes de l’écologie au centre

Fortement déséquilibrés par l’usage des pesticides, de nombreux agroécosystèmes sont en perte de vitesse en terme de productivité, avec une forte érosion de la biodiversité. Pour restaurer la santé des écosystèmes et préserver la santé globale, il est urgent de remettre les principes de l’écologie au cœur de la protection des cultures.

Appliquer les principes de l’agroécologie à la protection des cultures signifie essentiellement améliorer la santé des sols et développer la biodiversité dans les parcelles cultivées et aux alentours (haies, zones « semi-naturelles » et autres infrastructures agroécologiques), afin de favoriser notamment la présence d’auxiliaires des cultures, c’est-à-dire les ennemis naturels des ravageurs des cultures.

Depuis une dizaine d’années, le Cirad teste la protection agroécologique dans différents systèmes de culture maraîchers et fruitiers. A La Réunion par exemple, la méthode a fait ses preuves en vergers de manguiers. Sur un total de 13 vergers de manguiers étudiés pendant trois années successives :

  • L’usage des pesticides a pu être très fortement réduit, voire quasiment supprimé**.
  • Les coûts de protection ont été réduits de plus de moitié.
  • La charge de travail a baissé de près de 30 %.
  • La biodiversité dans les champs et aux alentours a connu une forte augmentation (près de 800 espèces d'arthropodes et plus d'une centaine de plantes herbacées recensées dans les vergers agroécologiques).
  • La production, en termes de quantité de fruits, n’a pas été significativement réduite.

L’expérience est également concluante, à une plus large échelle, pour les bananeraies aux Antilles, où le Cirad, avec ses partenaires professionnels, a montré l’efficacité des plantes de couverture notamment, pour réduire l’usage des pesticides. Ceux-ci ont été réduits de plus de moitié par la filière.

Les expériences se multiplient également en France métropolitaine. Pour INRAE, les plateformes expérimentales de Dijon-Epoisses, pour les grandes cultures, et de Gotheron, pour l’arboriculture, placent la biodiversité planifiée – infrastructures paysagères, plantes de service, plantes de couverture, associations végétales dans l’espace et/ou le temps – au centre de systèmes sans pesticides.

« Bien sûr au-delà de ces exemples, il reste encore beaucoup à faire en terme de recherche pour développer une protection agroécologique efficace et utilisable pour la grande diversité des cultures », soulignent les chercheurs. Certaines cultures sont largement impactées par une large diversité de bioagresseurs et d’autres espèces sont très sensibles à des pathogènes parfois très destructeurs. « Cela nécessite un fort investissement en recherche pour développer plus largement les solutions de protection agroécologique ».

L’objectif de la protection agroécologique des cultures vise à supprimer l’utilisation des pesticides à moyen terme. Pour y parvenir, les scientifiques recommandent notamment :

  • D’appliquer sur le terrain une stratégie de protection ordonnée, basée sur les principes de l’écologie et privilégiant la prévention des bioagressions ;
  • De n’envisager d’éventuels traitements chimiques qu’en dernier recours et en utilisant des produits respectant la biodiversité (abeilles et autres pollinisateurs, microorganismes et faune du sol, etc.) ;
  • D’investir davantage dans la formation aux techniques agronomiques préventives et de protection agroécologique et à la prévention des risques phytosanitaires ;
  • De favoriser les approches participatives avec les agriculteurs pour développer des solutions adaptées aux différents terrains et qui seront ainsi plus aisément appropriables ;

Mais aussi et surtout, de développer des politiques publiques plus incitatives pour réduire l’usage des pesticides et soutenir la transition agroécologique.

* Source : FAO (2020) 

Pour la France, entre les périodes 2009-2011 et 2017-2019, la quantité vendue de substances actives contenues dans les produits phytopharmaceutiques a augmenté d’environ 11 %, alors même que la surface agricole utilisée diminuait de 0,6 %.
Source : Ministère de la transition agroécologique (2019)

** L’indice de fréquence de traitements est passé de 22.4 à 0.3, soit une utilisation quasi nulle de produits chimiques.

Référence

Jean-Philippe Deguine, Jean-Noël Aubertot, Rica Joy Flor, Françoise Lescourret, Kris A.G. Wyckhuys, Alain Ratnadass. 2021. Integrated pest management: good intentions, hard realities. A review. Agronomy for Sustainable Development, 41:38

Guide pratique

Guide de bonnes pratiques en agroécologie en vergers de manguiers à La Réunion