De la cartographie à l’action : faire atterrir les données pour restaurer les milieux naturels

Science at work 14 October 2026
Au cœur du massif du Grand Bénare, à La Réunion, une cartographie fine des milieux naturels et de leur degré d’invasion devient une véritable feuille de route. Issue du croisement de données de terrain, de télédétection et de l’expertise des gestionnaires, elle permet désormais de passer du diagnostic à la programmation concrète des actions de conservation et de restauration.
massif du Grand Bénare
massif du Grand Bénare

Le massif du Grand Bénare à La Réunion abrite des habitats, une flore et une faune uniques. Il est inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO © DR

L’essentiel

  • Les invasions biologiques sont listées parmi les principales causes de l’effondrement de la biodiversité. Ce sont les « espèces exotiques envahissantes » généralement introduites dans les milieux par l’être humain et qui font concurrence à des espèces locales jusqu’à, parfois, leur disparition.
  • Sur l’île de La Réunion, le projet ReMiNat vise à développer une politique territoriale de restauration des milieux naturels affectés par ces invasions. Au-delà de la cartographie des espèces, l’objectif est de transformer des données scientifiques en action politique et de prioriser les milieux à restaurer en premier.

À près de 2 900 mètres d’altitude, le Grand Bénare abrite des habitats et des espèces à forte valeur patrimoniale. Mais ces milieux sont soumis à de multiples pressions, notamment les espèces exotiques envahissantes, les incendies, l’érosion ou la surfréquentation. L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir où se trouvent les habitats à préserver ou les zones dégradées : il s’agit désormais de décider où intervenir, avec quelles actions et dans quel ordre.

Une carte qui change de fonction : de la connaissance à la décision

Le diagnostic mené sur le massif repose sur un important travail de terrain : 1 050 hectares ont été parcourus, pour 88 jours-personnes, complétés par des données de télédétection. Cette combinaison permet de caractériser le degré d’invasion et de distinguer les secteurs intacts, peu, moyennement ou très envahis. Mais la nouveauté est surtout dans l’usage qui est fait de ces données : la carte ne constitue pas un résultat final, elle devient un outil d’aide à la décision.

Dès le début, nous avons conçu le projet avec un objectif opérationnel.​​​

Mathieu Rouget
écologue au CIRAD

Cette logique s’inscrit pleinement dans ReMiNat, projet de recherche et d’innovation qui vise à fédérer les acteurs réunionnais autour d’une stratégie spatialisée et opérationnelle de restauration des milieux naturels. Au Grand Bénare, elle prend aujourd’hui une forme très concrète : une programmation sur dix ans, destinée à orienter les moyens humains et financiers vers les secteurs où ils peuvent produire le plus d’effet. Une partie de cette programmation est d’ores et déjà mise en œuvre par les gestionnaires : le Parc national de La Réunion et l’ONF interviennent sur environ 1000 ha de terrain. Trois brigades sillonnent régulièrement le massif et mettent en place ces actions.

Du pixel au chantier : chaque situation appelle une action

La programmation traduit la cartographie en décisions de terrain. Dans les zones encore intactes ou peu envahies, la priorité est la surveillance et la prévention. Les foyers isolés peuvent faire l’objet de prospections et d’actions ciblées. Sur les zones faiblement ou moyennement envahies, des chantiers de restauration sont programmés. Enfin, sur les fronts d’invasion, l’objectif est de contenir la progression. Autrement dit, il ne s’agit pas d’intervenir partout de la même manière, mais d’adapter l’effort à l’état du milieu, à la dynamique de l’invasion et à la faisabilité des interventions.

Sans les critères opérationnels identifiés grâce aux opérateurs de terrain, le risque est de produire des résultats scientifiques non adaptés au terrain.

Mathieu Rouget
écologue au CIRAD

Le principe est au cœur de la démarche de REMINAT : faire dialoguer en continu les données scientifiques, l’expertise des gestionnaires et les réalités des chantiers. Le Parc national de La Réunion souligne ainsi que « l’intégration des différents partenaires dans cette démarche co-construite permet la mise en place d’une stratégie de gestion cohérente à l’échelle du massif ».

Une stratégie collective pour passer à l’échelle

Cette feuille de route est construite avec le Parc national de La Réunion, l’Office national des forêts, le Conservatoire botanique national de Mascarin, l’État, la Région et le Département, ainsi qu’avec le CIRAD, l’Université de La Réunion et les autres acteurs impliqués dans la conservation des milieux naturels. Chacun apporte ses données, ses compétences, son expérience du terrain et sa capacité d’intervention.

Le résultat est une programmation pensée pour être mise en œuvre : sur dix ans, avec des interventions hiérarchisées et un besoin de moyens actuellement estimé entre 7 et 12,5 millions d’euros. Le dispositif prévoit également le suivi et l’évaluation des interventions, la poursuite du diagnostic dans les zones encore non inventoriées et l’expérimentation de nouvelles techniques de restauration.

C’est là que la démarche prend tout son sens : la donnée ne reste pas sur une carte. Elle devient une décision, puis un chantier. Au Grand Bénare, la cartographie fournit désormais une feuille de route partagée pour protéger les secteurs encore intacts, intervenir là où les invasions progressent et restaurer les milieux les plus dégradés. Une façon très concrète de faire atterrir la recherche : dans les choix des gestionnaires, dans la programmation des moyens et, demain, dans les chantiers de restauration.

carte reminat
Le Grand Bénare en chiffres :
  • 4 500 ha — Superficie du massif
  • 1 050 ha — Surface parcourue pour le diagnostic
  • 10 ans — De programmation
  • 7 à 12,5 M€ — De moyens estimés pour la mise en œuvre

La force du partenariat à La Réunion

Le projet ReMiNat s’intègre dans une démarche partenariale plus large nommée « Lutte et Restauration des Milieux Prioritaires à La Réunion ». De nombreuses structures, publiques et privées, s'investissent en effet pour la restauration du patrimoine écologique réunionnais. 

Ainsi, en 2018, l’État, le Département, l'Office national des Forêts (ONF), le Conservatoire botanique de Mascarin (CBN-CPIE Mascarin), la Direction de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DEAL Réunion), le CIRAD à La Réunion-Mayotte-océan Indien, l’Université de La Réunion, et le Parc national de La Réunion créaient un groupe de travail permettant d’identifier 55 000 ha de zones à enjeux de conservation, dont plus de 5 000 ha nécessitant des actions de lutte et de restauration en priorité.

Au-delà de l'aspect recherche-développement, cette démarche vient couvrir l’ensemble des sujets nécessaires pour construire une politique régionale de restauration des habitats à enjeux.