Le Sahel sous intensification agroécologique

Science at work 17 February 2026
L’agriculture sahélienne doit s’intensifier, mais ne peut pas suivre le schéma classique de l’agriculture conventionnelle. Sols fragiles, climat semi-aride, aménagements de stockage ou de transport manquant… Dans ces zones, l’activité agricole se pense aussi beaucoup en termes de régularité et de résilience. Cap sur le Sénégal, le Burkina Faso et le Mali, où la transition agroécologique promet d’améliorer la production agricole d’aujourd’hui, sans mettre en danger celle de demain.
Maraîchère sénégalaise © R. Belmin, Cirad
Maraîchère sénégalaise © R. Belmin, Cirad

Maraîchère sénégalaise © R. Belmin, Cirad

L’essentiel

  • De 2020 à 2025, des instituts de recherche européens et africains ont œuvré pour développer des innovations agroécologiques adaptées aux contextes agricoles sahéliens. Les actions ont été menées main dans la main avec des exploitations, des ONG, des acteurs du développement et des pouvoirs publics.
  • Le projet, appelé “FAIR Sahel”, a montré que les pratiques agroécologiques existent déjà au sein des exploitations agricoles. Elles manquent en revanche de soutien, à la fois pour être optimisées et mieux diffusées.
  • FAIR Sahel a opté pour une approche holistique qui combine des dimensions technique, organisationnelle et socio-culturelle, afin de mieux pérenniser les innovations. 

Entre le Burkina Faso, le Mali et le Sénégal, une dizaine de localités couvrant des zones écologiques différentes ont participé au projet. Plus de 350 producteurs et productrices ont bénéficié d’interventions et ont participé aux développements des solutions. Quatorze systèmes agroécologiques sont ainsi apparus comme étant adaptés aux conditions locales, après avoir été testés et approuvés par les exploitants. Le projet FAIR Sahel a bénéficié d’un co-financement à hauteur de neuf millions d’euros, porté par l’Union européenne et l’Agence française de développement. Le Cirad a coordonné les travaux.

Aujourd’hui, les membres de FAIR Sahel tirent les grandes leçons. « L’agroécologie est un pari gagnant à condition d’être soutenue et accompagnée, détaille Amélie D’Anfray, agronome au Cirad. Transformer les systèmes de production nécessite l’implication et la mobilisation de tous. Des producteurs aux autorités publiques en passant par la société civile, la transition agroécologique ne prend forme que si chacun y trouve son compte. »

Zones d’activités du projet FAIR Sahel

Zones d’activités du projet FAIR Sahel

Apprentissages communs : quand les producteurs enseignent aux scientifiques 

Les pratiques agroécologiques ne sont pas une nouveauté pour l’agriculture sahélienne. La phase initiale de diagnostic a mis en évidence la pluralité des techniques déjà mobilisées par les agriculteurs et les agricultrices. Au Mali par exemple, les exploitants misent beaucoup sur la fertilisation organique et l’association de cultures. La fumure à base de matières animales ou végétales est donc assez courante. 

« Que ce soit au Mali, au Burkina Faso ou au Sénégal, nous sommes dans des zones où de nombreuses exploitations fonctionnent déjà en synergie avec les ressources à disposition, décrypte Amélie D’Anfray. Les producteurs cherchent l’optimisation et testent en permanence de nouvelles pratiques. Certaines peuvent encore être optimisées, et dans d’autres cas, ce sont eux qui nous orientent vers des associations auxquelles nous n’aurions pas pensé en tant qu’agronomes. »

Quand la pratique supplante la théorie

Ainsi, et alors que les travaux des agronomes pointent plutôt vers des associations céréales-légumineuses, les agriculteurs de Koussanar, Ndiob et Diouroup au Sénégal ont poussé les scientifiques vers des associations entre arachide et niébé, deux légumineuses. Des systèmes agroécologiques surprenants d’un point de vue agronomique, mais qui fonctionnent, et qui répondent bien aux conditions pédo-climatiques, ainsi qu’à la demande locale.

Dans chaque localité, le projet FAIR Sahel a misé sur la co-conception des solutions. Des « champs centraux » ont été mis en place aux cœurs de plusieurs exploitations partenaires, afin de faciliter les échanges entre scientifiques, agriculteurs et agricultrices, membres des organisations paysannes, ONG, etc. « Ces champs centraux ont fonctionné comme des parcelles tests, mais aussi comme des parcelles de démonstration, comme lieu d’échange et d'apprentissage, explique Amélie D’Anfray. L’idée étant de montrer en exemple ce que peuvent donner des systèmes agroécologiques optimisés. Ces derniers pouvant être adaptés ensuite par chaque producteur à ses propres conditions. »

Visite d’un champ central entre exploitants agricoles au Sénégal © I. Diallo, Cirad

Visite d’un champ central entre exploitants agricoles au Sénégal © I. Diallo, Cirad

Synergies au champ et synergies entre secteurs

Si l’intensification agroécologique passe par une optimisation des synergies entre différentes cultures et différentes ressources à l’échelle de la parcelle, la même dynamique s’observe au niveau institutionnel et social. Le projet FAIR Sahel a cherché à impliquer dès le départ le secteur du développement agricole, que ce soit via des organisations paysannes, des ONG, des autorités publiques, d’autres acteurs privés. 

Pour Éric Scopel, agronome au Cirad, il s’agit simplement de calquer la logique agronomique sous-jacente aux pratiques agroécologiques : « l’agroécologie repose sur les bénéfices tirés de tout un tas d'interactions entre les éléments de l'écosystème cultivé. Cela nous oblige aussi à prendre en compte des paramètres et des acteurs que nous n’aurions pas pris en compte autrement. S’intéresser à la fumure, c’est se tourner vers les éleveurs qui sont en mesure de nous fournir la matière organique animale. Développer des systèmes qui associent de l’arachide, c’est s’interroger sur les huileries de la région à qui on pourra vendre certains sous-produits ».

Ces réflexions sont portées par les acteurs du développement des territoires. Chaque pays dispose déjà de ses propres plans et structures de développement rural. FAIR Sahel s’est attaché à inclure ces acteurs nationaux et communaux pour s’assurer que l'intensification agroécologique mise en place au niveau des exploitations soit viable sur le long terme. Par exemple au Burkina Faso, les réflexions sur l’incorporation de fourrages dans les systèmes de cultures ont aussi été portées auprès des acteurs de l’élevage, de la filière du lait, dans le contexte d’une plateforme développée par la suite dans un autre projet : l’initiative One CGIAR Agroécologie

Changement d’échelle des innovations agroécologiques

Les innovations apportées par FAIR Sahel sont à la fois techniques, organisationnelles et socio-culturelles. Grâce à ce projet, les cadres de concertation entre producteurs se sont renforcés voire institutionnalisés, permettant ainsi de mieux diffuser les bonnes pratiques en termes d’association culturale, sélection variétale et semencière, usage de machines-outils. Les modalités de choix du type d'intrants agricoles et les modes de production ont évolué dans le sens d’une responsabilité accrue du producteur, non seulement pour préserver la qualité des produits alimentaires disponibles, mais aussi pour satisfaire les exigences environnementales.

La combinaison des dimensions technique, organisationnelle et socio-culturelle permet à l’innovation de se pérenniser, mais aussi de générer des signes de changement selon trois modalités de dissémination : horizontale, verticale et en profondeur.

  • La dissémination horizontale est la réplication de l’innovation auprès d’autres populations dans d’autres zones géographiques. Les Caravanes de l’agroécologie, organisées par la Dynamique pour une transition agroécologique au Sénégal (DyTAES), en sont un très bon exemple : ces voyages visent à partager les expériences réussies en agroécologie entre différentes communes du pays.
  • La dissémination verticale constitue le développement d’un environnement institutionnel autour de l’innovation favorable à son déploiement en impactant les règles, les politiques, et les lois. Cela peut passer par la création de référentiels nationaux, des labels ou des certifications.
  • La dissémination en profondeur concerne la modification des mentalités afin d’obtenir un changement des habitudes comportementales. Pour ce faire, la formation, la sensibilisation et le plaidoyer sont des outils indispensables à combiner selon les acteurs concernés. Le projet FAIR Sahel a notamment fourni un accompagnement des producteurs via des formations sur les savoirs écologiques ou les savoir-faire techniques. Pour les décideurs publics, des policy briefs ont été élaborés.
Échanges lors d’une étape de la Caravane de l’agroécologie en 2025, à Dagana au nord du Sénégal

Échanges lors d’une étape de la Caravane de l’agroécologie en 2025, à Dagana au nord du Sénégal © R. Belmin, Cirad

Quels enseignements opérationnels tirés des initiatives agroécologiques ?

L'approche dite « holistique », prônée par FAIR Sahel, oblige ainsi à combiner les deux dimensions physiques et socio-économiques. Or une telle approche implique de changer de temporalité, puisque le "changement" n'est plus seulement attendu au niveau technique, mais également au niveau de l'organisation sociale. Or la transformation des structures sociales prend souvent beaucoup plus de temps que la transformation d'un champ agricole. Les projets de recherche et développement dans le domaine agronomique doivent prendre en compte ce temps long, s'ils souhaitent avoir un véritable impact.

La consolidation de la diffusion des innovations et des arrangements socio-techniques nécessaires peut aussi être plus facile si une succession de projets ayant le même objectif ou un objectif connexe que le projet antérieur se mettent en place. Par exemple, au Sénégal on peut dire que le projet Mahdia est l’héritier des innovations du projet FAIR