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Investir collectivement pour une transition agroécologique aux Antilles : les enseignements du projet Ecophyto PUMAT
Un projet construit sur la complémentarité des acteurs
Porté par le CIRAD en partenariat avec l'INRAE, la Direction de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (DAAF), la Chambre d'Agriculture, l'Institut Technique Tropical (IT2), l'Université des Antilles, et l'association TANOU BIO, le projet a bénéficié d'articulations stratégiques avec d'autres dispositifs publics. Le projet a également bénéficié de synergies avec d'autres dispositifs publics, notamment le programme Territoires Durables 1 du Ministère des Outre-mer et le projet Ecophyto ATHENA, contribuant ainsi à renforcer la diffusion des connaissances et le dialogue entre recherche, filières agricoles et décideurs publics.
Un contexte insulaire sous contrainte : dépendance alimentaire, pression climatique et défiance sociétale
Les résultats doivent être situés dans un contexte économique et social spécifique aux régions ultrapériphériques de l’Union Européenne. En Martinique, la production locale de fruits et de légumes ne couvre qu’environ 40 % des besoins de la population ; 90 % des calories consommées sont importées. L’écart de prix avec l’Hexagone atteint +14 % en moyenne et jusqu’à +40 % pour l’alimentation. La tomate, produit emblématique étudié dans le projet, n’est localement disponible que trois mois par an, avec des prix au détail oscillant entre 1,99 et 5 euros le kilogramme (jusqu’à 16 euros le kilogramme en bio importé).
Dans ce contexte de dépendance et de vie chère, la question des produits phytopharmaceutiques (PPP) prend une dimension à la fois environnementale, sanitaire et politique. Le climat chaud et humide favorise l’enherbement, qui mobilise jusqu’à 70 % du temps de travail en maraîchage et le glyphosate (herbicide) demeure la substance active la plus vendue en Martinique, même si le nombre moyen de traitements reste inférieur à la moyenne nationale. En parallèle, le biocontrôle progresse (27 % des ventes en 2022), signal d’une dynamique de substitution en cours.
À cette contrainte agronomique s’ajoute une défiance sur l’exposition aux pesticides, liée notamment à l’héritage de la pollution au chlordécone. La réduction de la dépendance aux PPP ne relève donc pas uniquement d’une efficacité technique : elle engage la reconstruction d’un contrat de confiance entre agriculture et société.
Une démarche systémique : de la demande sociétale à la régulation
L’originalité d’Ecophyto PUMAT tient à son cadre conceptuel. Le projet intègre des dimensions souvent traitées comme exogènes dans les approches technico-économiques : droit, sciences politiques, sciences de gestion. La dynamique est pensée en boucle et non de manière linéaire : préférences des consommateurs → évolutions sociétales → régulations → stratégies productives et commerciales → nouvelles attentes sociales et de consommation.
Cette approche systémique s’est concrétisée par :
- une enquête consommateurs (513 résidents martiniquais) sur le consentement à payer pour des tomates locales et/ou certifiées sans pesticide ;
- une enquête auprès de 409 maraîchers (203 en Martinique, 206 en Guadeloupe) ;
- des entretiens institutionnels et professionnels (36 entretiens semi-directifs) ;
- une démarche de co-conception agronomique.
L’élargissement des catégories de personnes interrogées (producteurs, consommateurs, interprofession) au sein du même projet, a permis de dépasser le raisonnement classique en termes de simple adoption. En effet, si l’adoption peut se comprendre auprès des consommateurs, des clients, avec un acte d’achat, c’est-à-dire une dépense ponctuelle, cela n’est pas vraiment le cas pour les producteurs. Le projet considère que les pratiques et les combinaisons de pratiques agroécologiques doivent être considérées comme des investissements productifs à moyen terme. Cela implique donc de dépasser la simple dépense, le simple coût, pour considérer la prévision de rendements futurs. Il s’agit donc, à l’échelle collective des producteurs, des fournisseurs, des intermédiaires, de connaître les facteurs qui déterminent leurs décisions d’investir dans telle ou telle technique.
Quelles sont les préférences des consommateurs ?
Des enquêtes réalisées auprès de 513 personnes interrogées en Martinique ont porté sur leurs préférences appliquées au cas particulier de la tomate, une plante ‘modèle’, commercialisable en frais ou en transformé, substituable par des importations ; et, enfin, un produit bien connu du panier de la ménagère.
Les résultats montrent que les consommateurs expriment une préférence pour des produits locaux, certifiés sans pesticides et à un prix relativement plus élevé. Les enquêtes font surtout apparaître que les consommateurs sont indifférents aux lieux de vente. C’est un résultat important dans un contexte où 80% de la consommation en fruits et légumes commercialisés passe par la grande distribution.
Des préférences économiques aux revendications citoyennes
L’analyse des attentes des consommateurs citoyens met en débat public la question de la transition agroécologique. Sans entrer dans le détail des évènements sociaux de 2009, de 2024 sur la vie chère, le débat public, associé aux attentes sociétales spontanées, influence le cadre réglementaire, des trajectoires et des investissements productifs.
Le projet Ecophyto PUMAT met ainsi en lumière la fonction ambivalente des dérogations réglementaires. Loin d’être de simples exceptions juridiques, elles peuvent constituer des instruments d’arbitrage entre intérêts divergents. Elles matérialisent des conflits d’intérêts entre parties-prenantes autour des trajectoires technologiques et productives. Or, ces arbitrages déterminent la viabilité et l’orientation des investissements productifs.
La dynamique réglementaire structure ainsi les chaînes de valeur. Elle oriente les choix variétaux, les investissements en biocontrôle, et les modalités de certification. Elle conditionne la compétitivité relative des stratégies préventives.
Transition agroécologique, un défi collectif
La principale leçon du projet Ecophyto PUMAT est que la transition agroécologique est une affaire collective. Les agriculteurs, les producteurs, sont au cœur du changement et de l’investissement, mais ils ne peuvent pas agir seuls. Les consommateurs, les organisations professionnelles, les distributeurs et les pouvoirs publics contribuent également à orienter les choix de production et les investissements de demain. En mettant en lumière ces interdépendances, le projet apporte des clés de compréhension utiles pour accompagner le développement d'une agriculture plus durable aux Antilles, capable de répondre à la fois aux enjeux environnementaux, économiques et alimentaires du territoire.