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Réduire les pesticides oui, mais comment vivre de son métier ?
L’influence de la demande sur une offre agricole déjà fragilisée malgré les efforts agroécologiques : revenus faibles et coût du travail élevé
Le projet Ecophyto PUMAT montre que 95 % des exploitants déclarent un revenu mensuel agricole inférieur à 1 500 euros, et 71 % d’entre eux un revenu inférieur à 1 000 euros, soit en dessous du seuil de pauvreté national.
Au moins la moitié des maraichers utilisent des pesticides de synthèse en Martinique et en Guadeloupe, qu’ils soient associés ou non à des pratiques ou des combinaisons de pratiques agroécologiques. Le projet Ecophyto PUMAT a identifié en 2022 d’une douzaine de pratiques agroécologiques en Martinique et en Guadeloupe. Les taux de pénétration élevés de pratiques ou de combinaisons de pratiques agroécologiques (> 70%) concernent les rotations de culture, les débroussailleuses, et le désherbage manuel. Avec la mécanisation et le souci de réduire la pénibilité du travail, certaines pratiques dites « agroécologiques » devraient paradoxalement cibler des taux de pénétration à la baisse. Cela concerne en particulier le désherbage manuel, généralisé et dont la pénibilité du travail est particulièrement éprouvante en climat chaud et humide.
Les taux de pénétration intermédiaires (entre 20% et 52% : paillage, associations de culture, jachères, compost) peuvent traduire les effets relativement novateurs et récents de certaines pratiques comme le paillage organique. Ces taux de pénétration intermédiaires illustrent aussi des pressions de conflits d’usage provoqués soit une demande en ressources naturelles (paillage organique) supérieure à l’offre disponible à une échelle insulaire. Par exemple, une partie de la matière végétale collectée en Martinique est dédiée à la filière de production d’énergie, au détriment de la filière agricole. Enfin, les taux de pénétration faibles (entre 6% et 19%), illustrent :
- des enjeux de rareté et d’accès à des ressources naturelles (fumier et purin),
- une mise à disposition récente de techniques agroécologiques (litière bio-fermentées ou paillage plastique), ou
- des contraintes réglementaires (Autorisations de Mises en Marché pour le biocontrôle).
Le coût du travail représente jusqu’à 90 % des coûts variables. Toute stratégie de réduction des produits de synthèse qui accroît la charge de travail sans sécuriser le revenu devient, de fait, économiquement fragile et non soutenable dans la durée. Le taux de mobilisation des Mesures Agro-Environnementales et Climatiques par les agriculteurs ciblés (9,8 % en Martinique en 2022) reflète d’ailleurs un signal-prix jugé comme insuffisamment incitatif.
Prévenir plutôt que guérir : la primauté des leviers préventifs
La démarche du projet a consisté à réduire la dépendance des agriculteurs aux produits phytopharmaceutiques sous la contrainte d’atténuer la pénibilité du travail sous sa forme physique mais aussi observationnelle.
Les résultats du projet PUMAT montrent que la solarisation assainit temporairement le sol et réduit la pression adventice, nécessitant un relai préventif (paillage) ou un désherbage léger. Les filets anti-insectes sont efficaces contre les ravageurs majeurs mais ils impliquent des compromis techniques et une surveillance accrue des ravageurs secondaires. Les aménagements fonctionnels favorisent les auxiliaires, contrairement aux associations culturales. Les lâchers de chrysopes se révèlent inefficaces sous filet. Les extraits naturels sont actifs mais contraints opérationnellement (surveillance accrue, passage fréquent, maîtrise technique). Globalement, la stratégie repose sur une prévention structurante, complétée par des interventions curatives ciblées, limitées grâce à la réduction progressive de la pression des bioagresseurs.
Les interventions curatives (biocontrôle, extraits végétaux) conservent une utilité, mais en soutien. Leur efficacité est conditionnée par les contraintes de logistique (service après-vente, disponibilité) dans un contexte insulaire et de main-d’œuvre formée.
La gestion agroécologique implique donc une montée en compétence cognitive et organisationnelle : surveillance accrue, séquençage des pratiques, arbitrages permanents entre coûts économiques, ergonomie agricole et prises de risques à terme qui influences les décisions d’investir.
Les déterminants de l’adoption des innovations préventives
Le projet Ecophyto PUMAT a analysé les liens étroits entre revenu et pratiques agroécologiques. Le constat est le suivant : les pratiques agroécologiques augmentent le revenu, mais un revenu plus élevé tend à réduire l’investissement en leur faveur.
Ce paradoxe n’est qu’apparent. En effet les analyses distinguent deux types d’exploitations maraîchères : les exploitations intégrées dans des chaines de valeur structurées et les exploitations de plus petite surface et moins dotées en capital productif. Le premier type, exploitations agricoles maraichères intégrées à une filière structurée, sont soumises à des cahiers des charges qui peuvent imposer des traitements phytosanitaires pour accéder aux marchés. Leur configuration productive (mécanisation) facilite sans doute l’approvisionnement des marchés mais peut compliquer aussi la mise en œuvre de solutions agroécologiques.
Les enquêtes de terrain ont également montré que la surface agricole disponible accroît la capacité d’expérimentation et de retour sur investissement des innovations.
La formation agricole est un facteur qui consolide l’engagement agroécologique.
L’appartenance à une organisation formelle favorise simultanément revenu et investissement. Mais les organisations de producteurs apparaissent économiquement fragiles, affectées par les contraintes compétitives inhérentes aux petites économies insulaires (petits marchés, peu d’économies d’échelle, coût du transport international). Leur rôle central de levier de la transition reste conditionné à leur propre pérennité économique.
Considérer l’innovation préventive comme un investissement implique par conséquent d’analyser les déterminants classiques de l’investissement : niveau et stabilité du signal-prix, accès au capital, partage du risque, et stabilité des organisations de producteurs. Un prix relatif élevé et stable dans le temps sécurise d’abord l’amortissement des équipements (filets, paillages, infrastructures) et, au-delà, des stratégies productives et commerciales. Sans cette stabilité face au risque et à l’incertitude, l’innovation reste perçue comme un coût.
Permettre aux agriculteurs de réussir la transition
Réduire durablement l'usage des pesticides ne dépend pas uniquement de la performance des innovations agroécologiques. Encore faut-il que les exploitations disposent des conditions économiques et sociales nécessaires pour les adopter. Dans un contexte marqué par de faibles revenus, un coût élevé de la main-d'œuvre et les contraintes propres aux territoires insulaires, les pratiques préventives ne pourront se diffuser que si elles s'inscrivent dans un environnement économique favorable. Réussir la transition agroécologique, c'est donc permettre aux agriculteurs de produire autrement, mais aussi de vivre durablement de leur métier.