Résultats & impact 18 septembre 2026
- Accueil
- Les actualités du Cirad
- Actualités
- Mystères autour d'un ver
La recherche face à l’inconnu : zones d’ombre autour d’un ver découvert en Martinique
Ver terrestre de l’espèce Geonemertes pelaensis, découvert en Martinique en 2018 par un chercheur du CIRAD © Mathieu Coulis, CIRAD
L’essentiel
- Les vers découverts en Martinique et en Nouvelle-Calédonie appartiennent à la même espèce et sont invasifs pour les deux territoires. Leurs mécanismes de dispersions restent inconnus.
- Les scientifiques ont découvert que les vers s’étaient nourris d’autres espèces invasives sur les deux îles. Ces informations interrogent sur l’impact de l’introduction d’espèces exotiques dans des environnements tropicaux insulaires.
- Ces résultats, publiés dans Nature scientific reports, constituent une avancée majeure en matière de biodiversité des invertébrés. Ils témoignent aussi d’un besoin urgent en recherches dans ce domaine.
L’espèce de ver découverte en Martinique et en Nouvelle-Calédonie appartient au groupe des némertes. Ce sont des petits invertébrés aussi appelés « vers rubans » pour leur forme souvent mince et plate. Ils possèdent par ailleurs une particularité qui les distingue des autres vers : le protoctiste, un organe qui jailli de la bouche pour saisir les proies à la manière d’un caméléon avec sa langue. La classification de némertes regroupe beaucoup d’espèces dont la majorité est aquatique, mais il existe aussi des némertes terrestres. C’est le cas du ver dont il est question ici : Geonemertes peleansis.
Originaire d’Océanie, Geonemertes pelaensis est aujourd’hui présent dans de nombreuses régions tropicales du globe. Le ver possède plusieurs caractéristiques qui favorisent sa colonisation : il est hermaphrodite, peut se reproduire à partir d’un très faible nombre d’individus et voyage facilement avec les échanges de plantes, de terre ou de marchandises. Les transports humains constituent donc l’hypothèse la plus probable pour expliquer cette expansion mondiale.
Entre les deux spécimens découverts en Martinique et en Nouvelle-Calédonie, les scientifiques parlent d’une dispersion « récente » estimée à une dizaine d’années seulement. En effet, les analyses génétiques révèlent très peu de différences entre les vers étudiés. Lorsque deux populations sont séparées pendant une longue période, leur ADN accumule progressivement des mutations et devient de plus en plus différent. Ce n’est pas ce qui est observé ici.
« Les recherches autour de ce ver peuvent sembler anodines, pourtant elles représentent un véritable front pionnier pour de nombreux scientifiques, souligne Mathieu Coulis, écologue au CIRAD et co-auteur de l’étude. La macrofaune du sol est encore très mal connue, alors qu’elle a un impact énorme sur les écosystèmes terrestres naturels et cultivés. Les leçons que nous allons tirer grâce à cette étude nous serviront à documenter la dispersion des espèces exotiques envahissantes, la réponse des environnements insulaires tropicaux, ou encore la génétique des invertébrés. »
Prédateur utile ou menace écologique ?
Les îles abritent une part exceptionnelle de la biodiversité mondiale, mais leur isolement les rend aussi particulièrement vulnérables aux invasions biologiques. Au fil de leur évolution, les espèces insulaires ont souvent été confrontées à moins de prédateurs et de compétiteurs que leurs cousines continentales. Lorsqu’une nouvelle espèce est introduite, elle peut donc se retrouver dans un environnement où elle rencontre peu d’obstacles à son développement, tandis que les espèces locales, parfois uniques au monde et présentes en petits effectifs, sont particulièrement fragiles face à cette nouvelle concurrence ou à la prédation. Cette vulnérabilité explique que 86 % des extinctions attribuées aux espèces invasives aient eu lieu sur des îles. En Martinique, différents acteurs agissent de concert pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes. C'est le cas de la DEAL et de l'OFB, qui mènent des actions sur le territoire.
Lors d’une précédente étude, une espèce de ver plat invasif (Platydemus manokwari) avait été observé se nourrissant d’une espèce d’escargot endémique de Martinique. Cet exemple démontre la menace que constituent ces espèces exotiques envahissantes (EEE) pour la faune riche et fragile des écosystèmes insulaires tropicaux.
« Si on arrive à identifier les voies d'introduction et les mécanismes de dispersion de Geonemertes pelaensis, on pourra plus facilement anticiper certains risques, renforcer la surveillance biologique et ainsi mieux protéger ces écosystèmes insulaires », explique Mathieu Coulis.
Les scientifiques ne connaissent pas encore l’impact écologique de Geonemertes pelaensis pour les écosystèmes martiniquais et calédonien. Il s’agit d’un ver prédateur qui se nourrit d’autres invertébrés. Son régime alimentaire pourrait donc perturber la faune locale… ou pas. Lors des analyses, le séquençage de l'ADN intestinal du spécimen martiniquais a révélé que ce dernier avait consommé une blatte invasive. Le résultat a étonné les scientifiques : Geonemertes pelaensis n’est pas connu pour se nourrir de blattes. Quant à l’individu trouvé en Nouvelle-Calédonie, il aurait mangé un papillon nocturne, une autre espèce invasive de l’archipel.
Ce ver prédateur invasif pourrait-il aider à limiter d’autres espèces envahissantes ? Des observations directes, sur le terrain, seront nécessaires pour évaluer l’impact sur les milieux, et limiter si possible les perturbations aux équilibres locaux.
Une biodiversité gigantesque et méconnue
Les travaux génétiques ont montré une parentalité évidente entre différents individus de l’espèce Geonemertes paleansis découverts un peu partout dans le monde : en Martinique, à Cuba, dans les Bermudes, en Nouvelle-Calédonie et même au Japon. Pourtant, en comparant ces résultats avec une archive ADN fournie par le National Center for Biotechnology Information (NCBI), un institut états-unien de biologie moléculaire, cette parentalité a été remise en question.
L’archive biologique du NCBI était identifiée comme appartement à l’espèce Geonemertes paleansis. Or l’ADN mitochondrial* de cet échantillon était beaucoup plus court que celui des autres vers. Selon Romain Gastineau, chercheur en génétique à l’université de Czczecin en Pologne et premier auteur de l’étude, « l’hypothèse la plus probable est que le némerte issu du NCBI n’appartiendrait pas à l’espèce Geonemertes paleansis. Il s’agirait plutôt d’une espèce de némerte encore inconnue mais ressemblant fortement à Geonemertes paleansis, assez pour être confondue ». Le NCBI n’a pu fournir aucune photo du ver dont est issu l’échantillon ADN.
Cette découverte confirme que la diversité réelle de la macrofaune du sol en milieu tropical est encore largement sous-estimée. « De nombreuses espèces paraissent tellement similaires à l’œil nu qu’il est impossible de faire la différence sans avoir recours à la génétique, estime Mathieu Coulis. Sous les tropiques, certaines espèces de vers n’ont été observées que de rares fois. Combien d’espèces a-t-on confondues, par manque de connaissances ? »
Autre trouvaille exceptionnelle : l’ADN des spécimens de Geonemertes paleansis trouvés en Martinique et en Nouvelle-Calédonie a un génome mitochondrial presque deux fois plus grand que celui de la majorité des animaux. Il présente en effet 32 000 paires de bases**, contre 16 000 pour la majorité des animaux. Un mystère génétique supplémentaire qui appelle à d’autres recherches.
Des collaborations scientifiques internationales
Ces travaux de recherche ont été menés en partenariat entre l’université de Czczecin en Pologne, le CIRAD, le Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris et une équipe internationale regroupant des instituts de recherche du Canada, de Hongrie et d’Australie.
En Martinique, le spécimen a été collecté à Fort-de-France en 2018. Celui de Nouvelle-Calédonie a été trouvé dans le village de Yaté en 2024. Les deux vers ont été transférés au MNHN de Paris, où ils ont été identifiés comme appartenant à l’espèce Geonemertes paleansis. L’extraction de l’ADN et le séquençage ont quant à eux été réalisés au Canada au sein de l’Institut de biologie intégrative et des systèmes, une structure de l’Université Laval au Québec.
* ADN mitochondrial : à l’intérieur d’une cellule, on retrouve le noyau, dans lequel est contenue la majeure partie de l’ADN. Une fraction de l’ADN est cependant située à l’extérieur du noyau, dans les « mitochondries », qui fonctionnent comme des organes pour la cellule. Dans ces mitochondries, l’ADN est regroupé sous la forme d’un chromosome circulaire : c’est le génome mitochondrial.
** Paires de bases de l’ADN : les paires de bases sont l’unité de référence pour estimer la taille de l’ADN. Une paire correspond à deux bases nucléotidiques qui forment un des barreaux de la fameuse hélice de l'ADN.
Références
Gastineau, R., Coulis, M., Otis, C. et al. Molecular characterisation of the invasive terrestrial nemertean Geonemertes pelaensis: long and complex mitogenome and presence of NUMTs. Sci Rep 16, 3312 (2026). https://doi.org/10.1038/s41598-025-33230-0
Justine Jean-Lou, Gey Delphine, Vasseur Julie, Thévenot Jessica, Coulis Mathieu, Winsor Leigh. 2021. Presence of the invasive land flatworm Platydemus manokwari (Platyhelminthes, Geoplanidae) in Guadeloupe, Martinique and Saint Martin (French West Indies). Zootaxa, 4951 (2) : 381-390. https://doi.org/10.11646/zootaxa.4951.2.11