Quand les pasteurs deviennent cartographes : rendre visible la richesse des territoires pastoraux

Science en action 17 août 2026
Malgré leur importance à l’échelle des terres émergées, les parcours — ces espaces où circulent et pâturent les troupeaux — restent souvent en blanc sur les cartes, comme si aucune activité humaine n’y avait lieu. Cette absence a des conséquences pour les éleveuses et les éleveurs transhumants. Ils se retrouvent ainsi exclus des politiques publiques agricoles et peinent à attirer des investissements. Dans ce contexte, le CIRAD et ses partenaires utilisent la cartographie participative avec les pasteurs, afin qu’ils puissent dessiner eux-mêmes les cartes de leur territoire.
Atelier de cartographie participative avec des éleveurs pastoraux sénégalais
Atelier de cartographie participative avec des éleveurs pastoraux sénégalais

Atelier de cartographie participative avec des éleveurs pastoraux sénégalais © DR

L’essentiel

  • Le pastoralisme et la mobilité pastorale sont encore souvent mal représentés sur les cartes, alors que les parcours couvrent près de 50 % des surfaces terrestres. Mieux documenter et représenter les activités pastorales permet de mettre en lumière leurs contributions sociales, culturelles, environnementales et économiques.
  • Les méthodes de cartographie participative développées par le CIRAD et ses partenaires impliquent directement les pasteurs dans la construction de cartes narratives de leurs territoires. Ces démarches s’inscrivent dans une approche de recherche « low-tech », conçue pour faciliter leur appropriation, leur diffusion et leur utilisation à grande échelle, notamment grâce à la formation des éleveuses et des éleveurs.

« L’utilisation des parcours par le pastoralisme est difficile à cartographier pour de nombreuses raisons, explique Jean-Daniel Cesaro, géographe au CIRAD. Comme les élevages sont mobiles, leur utilisation du sol se fait de manière intermittente, contrairement à d’autres occupations du sol comme l’agriculture, la forêt ou la ville, qui impriment leurs marques sur le territoire et peuvent être facilement observées avec des satellites. L’activité pastorale est donc invisibilisée sur les cartes, faute d’investissement, entraînant une non-reconnaissance de l’apport du pastoralisme pour les territoires. »

À titre d’exemple, dans la région du delta du fleuve Sénégal, l’élevage pastoral concerne deux fois plus de personnes que l’élevage sédentaire. Les cheptels sont également bien plus nombreux : cinq fois plus de bovins et de chèvres, sept fois plus de moutons. Au-delà du poids démographique et économique, le pastoralisme soutient aussi la sécurité alimentaire de nombreuses zones rurales, en apportant des protéines animales. Sur le plan environnemental, de récents travaux ont également démontré le rôle positif de ces activités pour le stockage de carbone ou la lutte contre la désertification.

Autant d’arguments qui plaident en faveur d’une représentation endogène des parcours et du pastoralisme, c’est-à-dire qui émane des premiers concernés : les pasteurs. La cartographie participative permet justement de réunir les différents acteurs d’un territoire afin qu’ils construisent ensemble leurs propres cartes.

Lors de la COP17 sur la lutte contre la désertification, en Mongolie, le CIRAD organise un événement consacré à la cartographie de la mobilité pastorale, en partenariat avec des leaders pastoraux, des ONG, des instituts scientifiques et des décideurs d’Afrique, d’Europe et d’Asie. L’objectif est de permettre aux peuples autochtones et aux communautés locales de s’approprier les travaux cartographiques afin de raconter eux-mêmes leur territoire.

Atelier de cartographie participative des parcours pastoraux en Mongolie

Atelier de cartographie participative des parcours pastoraux en Mongolie © DR

Une méthode inclusive, fondée sur les savoirs locaux

Un papier, un crayon, des branches, des pierres et parfois simplement la trace d’un bâton de bois sur le sol : les outils mobilisés pour la cartographie participative sont simples et rappellent les fondements de la géographie et de l’enquête de terrain. À travers des enquêtes individuelles et des ateliers de consultation, les éleveurs donnent à voir une manière particulière d’appréhender leur territoire, via des représentations schématiques, culturelles ou encore géographiques. Ces « cartes » deviennent alors des objets d’échange et de discussion, qui racontent la relation d’une communauté à son espace.

Ces discussions peuvent ensuite être complétées par des données satellitaires ou des relevés GPS. Mais la méthode reste globalement fondée sur les savoirs locaux, endogènes, des communautés locales et des peuples autochtones. Le principe scientifique s’appuie sur l’orientation, la schématisation et le dialogue. Cette cartographie permet ainsi à chacun de participer, tout en limitant les effets d’une fracture numérique entre les participants.

Par ailleurs, les scientifiques estiment que ce type d’enquête est particulièrement à même de révéler toute la complexité du pastoralisme. « Lorsqu’un éleveur ou une éleveuse dessine sa carte, il ou elle va mettre en avant des éléments essentiels au monde pastoral qu’une approche cartographique fondée uniquement sur des informations géographiques n’aurait pas nécessairement permis de révéler, précise Jean-Daniel Cesaro. Ils vont nous parler de leur relation aux lieux, aux éléments naturels, aux communautés biologiques et humaines, et mentionner le passé, le présent et le futur du territoire dessiné. »

Un instrument de dialogue, de reconnaissance et de projet

Les ateliers de cartographie participative ouvrent le dialogue. Ce qu’un agriculteur appelle « jachère », un éleveur peut l’appeler « pâturage » : un même espace peut ainsi rendre des services différents selon les acteurs concernés. Mettre tout le monde autour de la table pour construire une carte collective permet d’échanger sur les pratiques et les besoins de chacun. Selon les contextes, ces travaux peuvent appuyer une gestion durable des parcours (Participatory Rangeland Management), contribuer à la reconnaissance des territoires dans les conflits fonciers ou encore accompagner des projets de développement territorial.

« La cartographie participative place les éleveurs dans une position de producteurs de connaissances, , explique Jean-Daniel Cesaro. Pour les scientifiques, l’objectif est aussi de remettre en question les manières dont on construit les cartes. Cela vient interroger le rôle de ces démarches dans l’accompagnement des éleveurs et de leurs organisations, ainsi que dans leur implication dans la gestion des territoires. » La carte devient ainsi à la fois un support de dialogue, un outil de reconnaissance des savoirs pastoraux et un moyen de renforcer la capacité des éleveurs à participer aux décisions qui concernent leurs territoires.