Vingt ans de coconstruction de recherche-développement en pastoralisme

Évaluation d’impact Impress ex post 10 juin 2024
Le dispositif de recherche et de formation en partenariat « Pôle pastoralisme et zones sèches » (dP PPZS) fort de 20 ans de recherche a été évalué avec la méthode ImpresS ex post du Cirad. Elle a mis en lumière les principales contributions de ce partenariat réunissant des scientifiques d'instituts de recherches sénégalais et du Cirad autour de l’élevage sylvo-pastoral. Parmi celles-ci, une contribution à la résolution des grandes questions soulevées par les systèmes agro-sylvo-pastoraux en matière d’environnement, de sécurité, et de développement socio-économique.

Le pastoralisme contribue de façon non négligeable à l’économie sahélienne (c) Mathilde Reynaud

Le pastoralisme contribue de façon non négligeable à l’économie sahélienne. Ce mode d’élevage a connu des bouleversements ces dernières décennies : sécheresses, augmentation des conflits autour de la gestion des ressources naturelles, dégradation des ressources pastorales, et un certain désengagement des gouvernements sahéliens dans les années 1970-1980. Le dP PPZS est un collectif de recherche en partenariat, pluridisciplinaire, et coconstruit, né d’une volonté de travailler sur les systèmes pastoraux et leur reconnaissance en zones sèches sahéliennes, en fédérant différents savoirs (agronomie, zootechnie, géographie, écologie, et économie). Le PPZS est né en 2001 comme groupement d’intérêt scientifique, un cadre souple permettant l’ouverture à de nouveaux partenariats nationaux ou régionaux. Le collectif s’est organisé autour d’un mode de gouvernance, un programme scientifique quadriennal, et un système de pilotage et de suivi-évaluation. Ce partenariat regroupe aujourd’hui le Cirad, le Centre de suivi écologique (CSE), l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (Sénégal), et l’Institut sénégalais de recherches agricoles. Il facilite le dialogue multiacteurs, le partage de compétences et connaissances, et l’innovation, dans le but de comprendre les systèmes pastoraux et d’agir pour leur développement et leur insertion dans les économies nationales.

Pourquoi et comment une étude Impress ex post sur le dP PPZS ?

Après vingt années d’existence, le dP PPZS a fait l’objet, en 2021, d’une évaluation avec la méthode ImpresS ex post. L’étude de cas a été portée par l’UMR Selmet - collectif de recherche spécialisé sur l’élevage en zones méditerranéennes et tropicales, avec l’appui de l’équipe ImpresS. Combinant entretiens individuels semi-directifs (en distanciel et en visu au Sénégal), atelier participatif multiacteurs (en ligne) (32 personnes), et enquête (environ 30 réponses), l’étude visait à faire émerger les impacts auxquels le dP PPZS, une innovation organisationnelle, a contribué au Sénégal et dans les pays sahéliens voisins, et élucider en quoi et par quels mécanismes ce type de partenariats et les recherches associées sont des vecteurs de changements durables. L’étude a donné lieu à plusieurs produits, dont un récit de l’innovation, une cartographie d’acteurs, et un chemin d’impact.
L’étude s’est intéressée aux projets de recherche qui ont façonné la trajectoire du PPZS : 50 projets ont été identifiés comme les plus structurants pour le dP. Ils portent sur la production et formalisation de nouvelles connaissances, l’élaboration d’outils - policy briefs, modules de formation, outils de gestion, cartographies, bases de données - et de protocoles de recherche finalisés, le développement d’enseignements-formations académiques, d’une expertise dans l’évaluation des filières lait et viande au Sahel, et la production d’argumentaires et plaidoyers à destination des interventions et politiques de développement.

Deux grandes périodes dans l’évolution du PPZS

1998-2012 : constitution du pôle

Cette première période est marquée par des activités préalables à la constitution d’un « pôle pastoral en zones sèches ». Il s’agit de prospecter auprès d’organismes de recherche et développement, constituer une équipe pluridisciplinaire, proposer un mode de gouvernance et un programme scientifique quadriennal aux tutelles. Durant cette période,  un ancrage national est visé, autour de la  région du Ferlo, et l’insertion au sein des réseaux scientifiques se fait de façon graduelle à travers une participation à des projets interinstitutionnels. L’interdisciplinarité et les approches participatives sous-tendent l’ensemble des actions qui visent à renouveler les connaissances sur les écosystèmes et construire des outils d’aide à la décision. En parallèle, le PPZS s’implique fortement au sein de la formation académique et technique dans les établissements d’enseignement supérieur et auprès d’organisations professionnelles et d’éleveurs. Au cours de cette première période, le PPZS développe un large réseau partenarial émanant de la recherche et l’enseignement et du développement, des organisations professionnelles d’éleveurs, des ONG et organisations intergouvernementales.

2013-2021 : consolidation et ouverture

La deuxième période se caractérise par une ouverture scientifique et partenariale avec la sous-région (ex. : missions de prospection au Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger auprès d’instituts de recherche-développement dans le domaine du pastoralisme), et par un regain d’intérêt des politiques publiques pour le pastoralisme. L’année 2012 en particulier est charnière pour la recherche sur le pastoralisme du fait d’un fort intérêt des acteurs publics régionaux et internationaux pour ce mode d’élevage et sa valorisation. De grands projets fédérateurs se mettent en place autour de la question du pastoralisme, avec l’appui du PPZS. L’orientation stratégique du nouveau programme scientifique du PPZS met de plus en plus l’accent sur la compréhension et l’accompagnement de la durabilité des socioécosystèmes en zones sèches face aux différents changements globaux. Dans cette seconde phase, le réseau s’élargit au fil des années et s’intensifie notamment avec les collectivités locales, les structures de recherche et d’enseignement, et les OP et ONG. Les liens politiques restent limités, plutôt au cadre de projets ou consultation, mais les liens s’intensifient au sein des réseaux régionaux (CILSS) et internationaux (FAO, BM) qui sollicitent et mobilisent de plus en plus la recherche.

Quelles contributions au changement ?

L’appropriation des connaissances et produits émanant du PPZS  a induit des changements multiples chez de nombreux acteurs.

Réglementation 

  •  Formulation de nouvelles réglementations (ex. : des mairies du Ferlo ont adopté des réglementations afin d’organiser le zonage et le foncier agro-pastoral)
  • Développement par le ministère de l’Élevage et des Productions animales d’un Code pastoral et utilisation d’une méthodologie sur le recensement des animaux

Organisation

  • Nouvelles stratégies organisationnelles (ex. : intégration de connaissances liées aux caractéristiques de l’économie laitière et de la filière à la Laiterie du berger)
  • Nouvelles collaborations autour de stratégies industrielles et politiques laitières, pour les acteurs de la filière lait et acteurs publics

Fonctionnement et communication

  • Création d’une plateforme dénommée « Transverses - Site d'information sur les enjeux de l'élevage et du pastoralisme en Afrique de l’Ouest et du Centre » suite à l’adaptation par des ONG de modules de formation du PPZS et à l’animation de sessions de sensibilisation des journalistes aux enjeux du pastoralisme
  • Structuration de l’argumentaire des OP et coproduction de recommandations politiques. L’accompagnement par le PPZS a permis aux organisations de la société civile « le passage d’une position de revendication à une position de contre-propositions »
  • Mobilisation et adaptation d’outils cartographiques pour négocier avec des investisseurs par les associations d’éleveurs
  • Mobilisation de connaissances et capacités acquises à travers le PPZS par les étudiants au sein de leur nouvel environnement professionnel (le PPZS a formé env. 250 étudiants - niveau doctorat, master et ingénieur)
  • L’enquête réalisée auprès des étudiants et doctorants du PPZS a fait ressortir qu’une grande majorité estime que la formation reçue par le PPZS a exercé une influence sur leur parcours professionnel ou leur poursuite d’études, par i) l’acquisition de compétences pratiques et théoriques spécifiques, ii) l’obtention d’un diplôme et iii) le réseau et la confiance accordée au PPZS.

L’étude Impress ex-post du PPZS porte un regard pertinent sur 20 ans de recherche consacrés au pastoralisme au Sahel. Pour les membres du dP PPZS, elle a notamment permis une prise de conscience de l’ampleur du travail accompli. Au-delà du nombre de projets, de publications, de colloques issus de ce partenariat scientifique, c’est le nombre significatif d’étudiants et de doctorants formés qui ressort comme une force majeure du dP PPZS et qui constitue in fine les fondations de son impact pour les décennies à venir

Christian Corniaux
UMR Selmet et co-porteur de l’étude

Impacts sociétaux

Malgré la densité d’informations et la diversité des acteurs ayant interagi avec le PPZS, l’étude a permis de révéler les impacts auxquels le dP a contribué.  

Impacts politiques

  • Les revendications des populations agro-pastorales sont portées à des instances de haut niveau via des actions de plaidoyer
  • Contribution à la prise en compte, par des organisations et programmes régionaux, de recommandations établies par la recherche.  (ex. : prise en considération de la circulation du bétail par les chambres de commerce dans des réglementations : sécurisation d'axes de transhumance)
  • Contribution à l’évolution des discours politiques sur le pastoralisme
  • Contribution au développement, à l’application et l’harmonisation de politiques publiques concernant la mobilité du bétail, le foncier, le zonage des terres, afin de mieux prendre en compte l’élevage pastoral

Impacts sociaux

  • Le pastoralisme bénéficie d’une communication plus appropriée au contexte, basée sur des connaissances scientifiques, adaptée aux réalités des enjeux agro-sylvo-pastoraux, sans stéréotypes.
  • Les acteurs des filières lait et viande ont amélioré leurs interactions dans la région. Certains conflits entre les acteurs de la transhumance, producteurs et acteurs du commerce bétail sont apaisés, grâce à une sensibilisation aux différents enjeux.
  • Le pastoralisme est reconnu comme une activité durable, porteuse des changements, nécessitant une sécurisation.

Cette reconnaissance et ce changement de posture des politiques publiques sont toutefois à nuancer. Même si les législations pastorales ont évolué au cours de ces dernières décennies dans les pays de la région, les systèmes pastoraux sont toujours en proie à des insécurités et vulnérabilités. Il est également nécessaire de tenir compte du fait que ces impacts ne peuvent être attribués que partiellement à la recherche, au regard du rôle d’autres acteurs et facteurs contextuels, politiques. Les impacts du PPZS relèvent pour beaucoup du renforcement de capacités des acteurs (formations techniques et académiques), du changement de posture dans les discours des acteurs publics via l’apport d’argumentaires solides, d’un gain de légitimité, de la mise en réseau  d'acteurs à partir des travaux et/ou de l'accompagnement de la recherche, l’accès à des connaissances scientifiques accessibles, et la médiatisation de problématiques sur le sujet.
Le dP PPZS, par son modèle organisationnel (coconstruit, pluri-institutionnel, pluridisciplinaire) permet une « réunion des énergies » entre les chercheurs et avec les acteurs de terrain afin de répondre à des besoins nationaux et régionaux. Les résultats de l’étude montrent également que la multiplicité des acteurs interagissant avec le PPZS (directement et indirectement) et la co-production de produits et de résultats via les acteurs de terrain et les partenaires permet l’émergence d’impacts divers. Cette étude a souligné l’importance de certains acteurs et décideurs publics dans la conception ou la mise à l’échelle de politiques favorables à la sécurisation des systèmes agro-pastoraux.