La sélection participative du sorgho au Burkina Faso : avec et pour les paysans

Étude de cas Impress ex-post 12 octobre 2020
Au milieu des années 1990, les sélectionneurs de sorgho adoptent, au Burkina Faso, une nouvelle méthode de création variétale : la sélection participative. Elle est fondée sur un principe simple : associer les producteurs à toutes les étapes des recherches. Retour sur une innovation qui a bousculé les habitudes des paysans et des chercheurs.
Sélection participative du Sorgho au Burkina Faso © G. Trouche, Cirad
Sélection participative du Sorgho au Burkina Faso © G. Trouche, Cirad

Sélection participative du Sorgho au Burkina Faso © G. Trouche, Cirad

Ce sera un tournant dans la sélection. Couplée à la production de semences certifiées, la sélection participative s’avère particulièrement efficace pour créer et diffuser des variétés qui répondent aux attentes des paysans. Elle se traduira par l’adoption massive des variétés améliorées, le développement de la production de semences et la professionnalisation de tous les producteurs.
Le sorgho est la principale céréale cultivée au Burkina Faso, avec plus d’un million et demi d’hectares. Il constitue, avec le mil, la base de l’alimentation des populations rurales de la région, mais sa productivité reste faible, avec un rendement de l’ordre d’une tonne à l’hectare, et ce, malgré les programmes de sélection variétale mis en place.
Dans les années 1990, les chercheurs prennent conscience que la sélection variétale conventionnelle du sorgho n’est pas capable de produire des variétés améliorées qui répondent aux attentes des producteurs. Émerge alors l’idée d’impliquer ces derniers dans la création de nouvelles variétés : c’est la sélection participative. Pendant vingt ans, de 1995 à 2015, les projets vont se succéder pour mettre en œuvre ce nouveau mode de sélection, mais aussi pour assurer la production et la commercialisation des semences améliorées. Ils se déroulent principalement dans deux régions du pays, le Centre-Nord et la boucle du Mouhoun, aux conditions agroécologiques contrastées.
La région du Centre-Nord est située dans la zone climatique sahélienne, avec moins de 600 mm de pluie par an. Les systèmes de production y reposent sur la production de mil, de sorgho et de niébé et sur l’élevage de petits ruminants. La région de la boucle du Mouhoun se situe dans la zone nord-soudanienne, avec de 600 à 900 mm de pluie par an. Les systèmes de production, plus diversifiés, incluent des cultures commerciales comme le coton, le maïs et le sésame.

Concevoir de nouvelles variétés avec les paysans

La sélection participative du sorgho au Burkina débute en 1995, avec la mise en place de tests variétaux en milieu paysan par les chercheurs du Cirad et de l’Inera, l’institut burkinabé de recherches agricoles.
Les activités sont encore marquées par une approche descendante, où les décisions sont prises en amont par les chercheurs qui, en dernière instance, se tournent vers les producteurs pour leur demander leur avis sur la variété qu’ils ont sélectionnée. Ce sera, malgré tout, les prémices de la construction d’une méthode de sélection participative.
Cette phase de démarrage prend fin au début des années 2000. Elle sera suivie, en 2002, par un premier projet d’envergure, le projet Agrobiodiversité du sorgho, coordonné par le Cirad.

Un tournant dans la sélection du sorgho

Ce projet marque un tournant dans la sélection du sorgho, avec la mise en place d’une sélection véritablement participative et l’accompagnement de la production de semences. Il a pour objectif de créer, avec et pour les agriculteurs, de nouvelles variétés de sorgho en exploitant la diversité génétique des variétés traditionnelles. Il s’appuie, dès le début des recherches, sur les organisations paysannes locales, comme l’UGCPA et l’AMSP, qui participent à toutes les décisions. Il aboutira à la diffusion des premières variétés améliorées issues de ce mode de sélection, mais aussi à une meilleure connaissance de la diversité des sorghos.
Il sera suivi, à partir de 2006, par toute une série de projets, portés principalement par l’Icrisat, qui garantiront la continuité et la cohérence des recherches, la poursuite d’une collaboration étroite entre les institutions de recherche impliquées et l’engagement constant des organisations paysannes partenaires.

Des semences certifiées, de la production à la commercialisation

Ces projets permettent de consolider les acquis, d’étendre les tests variétaux participatifs à de nouveaux villages, de former les agriculteurs à la production de semences certifiées, mais aussi de développer la commercialisation de ces semences.
La production et la commercialisation des semences revêtent, en effet, à cette époque une importance toute particulière. La législation du secteur a changé. En 2006, les autorités burkinabés ont adopté une loi qui impose de nouvelles contraintes aux producteurs semenciers : augmentation de la surface minimale autorisée pour la production de semences certifiées, qui passe de 0,5 à 3 hectares pour le sorgho, formation technique, vente exclusive de semences certifiées dans le circuit formel de distribution.
Des formations spécifiques sont donc dispensées aux producteurs de semences. Elles s’accompagnent d’études de marché et de formations en marketing pour les producteurs et les revendeurs. Des magasins de stockage de semences sont construits dans la province du Sanmatenga.
Des travaux sont menés sur le conditionnement des semences destinées aux petits producteurs. Ils aboutissent à l’innovation la plus importante dans le domaine de la commercialisation : les mini-sachets. Vendus à partir de 2010, ces sachets de 100 à 200 grammes permettent aux paysans de tester les variétés améliorées sur une petite partie de leurs parcelles avant de les adopter.

Enquêtes d’impact

Pour mesurer l’impact de ces innovations, les chercheurs ont mené, en 2015, des enquêtes auprès de tous les acteurs ― producteurs de sorgho et producteurs de semences, transformatrices, commerçants ― dans les deux zones d’intervention. Au total, une quarantaine de personnes ont été interrogées, soit individuellement, soit lors de réunions de travail.
Cette analyse s’est également appuyée sur des données provenant d’une étude sur l’adoption des variétés améliorées de sorgho réalisée en 2013 et sur des données statistiques fournies par l’Inera et les services du ministère de l’Agriculture.

Un accroissement spectaculaire de l’utilisation des variétés améliorées

Le tout premier impact est l’accroissement spectaculaire de l’utilisation des variétés améliorées dans les zones d’intervention des projets.
De 2002 à 2010, huit variétés issues des programmes de sélection participative sont inscrites au catalogue national : CSM 63-E, Flagnon, Gnossiconi, Kapèlga, Sariaso 15, Sariaso 16, Sariaso 18 et Sariaso 20. Avec un gain de rendement de 7 à 30 % par rapport aux variétés traditionnelles, un grain de bonne qualité, une production précoce et, surtout, une adaptation aux besoins et contraintes des agriculteurs validée par les essais participatifs, ces variétés améliorent nettement la sécurité alimentaire des paysans, en écourtant voire en supprimant, pour près de la moitié d’entre eux, la période de soudure. Et, grâce au surplus de grains qu’elles produisent, les petits producteurs augmentent leurs revenus en vendant une partie de leur récolte.
La sélection participative a aussi eu un impact essentiel sur les capacités des producteurs : ils ont acquis des compétences techniques en sélection variétale et des connaissances indispensables pour choisir les meilleures variétés en fonction des contraintes de leur agrosystème, mais aussi selon les conditions sociales de leur production et les usages du sorgho.

Le boom des semences certifiées

Cet accroissement de l’utilisation des variétés améliorées s’est logiquement accompagné d’une hausse des ventes de semences certifiées, qui ont connu un boom entre 2005 et 2010. Dans la région de la boucle du Mouhoun, on comptait seulement 20 producteurs acheteurs de ces semences en 2005, on en dénombre 550 en 2010 : le nombre de producteurs qui achètent des semences certifiées a été multiplié par 25 en cinq ans dans les villages où les programmes de sélection participative se sont déroulés.
De même pour les superficies emblavées en variétés améliorées : elles dépassaient 75 % de l’ensemble des surfaces cultivées en sorgho dans la province du Sanmatenga, dans le Centre-Nord, et atteignaient 65 % dans la boucle du Mouhoun. Dans les deux cas, cette proportion est bien supérieure à celle de l’ensemble du pays, où seuls 3 à 5 % des surfaces sont cultivés en variétés améliorées.
Les quantités de semences de sorgho redistribuées par les programmes de l’État, premier acheteur des semences produites par les organisations paysannes, ont-elles aussi connu une forte progression, puisqu’elles ont été multipliées par 20 entre 2010 et 2013.
La production de semences de sorgho est devenue une source de revenus essentielle pour les producteurs semenciers.

Décentraliser la production de semences, professionnaliser les producteurs

Si les nouvelles variétés de sorgho ont connu un tel succès, c’est aussi grâce à une production de semences décentralisée. Cette production, réalisée par différents collectifs d’agriculteurs, a été rendue possible grâce à la formation dont les producteurs semenciers ont bénéficié, que ce soit dans le cadre des projets de recherche ou de stages dispensés par l’État.
C’est d’ailleurs cette formation qui confère le statut de producteur semencier et qui autorise à produire et à commercialiser des semences, en maîtrisant le système de réglementation et de certification.
A l’échelon national, voire régional, ces recherches ont renforcé la filière et le marché des semences certifiées en général et ont eu une influence certaine sur les orientations des législations semencières.
Seul bémol : cette production de semences certifiées entraîne une augmentation de l’utilisation des insecticides, nécessaires pour préserver les semences pendant leur stockage.

La diversité variétale, entre progression et recul

Si la sélection contribue à diversifier l’offre variétale, elle peut aussi se traduire par l’abandon des variétés locales, et donc par une réduction de la diversité génétique. Cette réduction est perceptible dans certains villages, qui choisissent de ne cultiver que des variétés améliorées. Mais dans d’autres, les paysans continuent de cultiver des variétés locales à côté des variétés améliorées, et préservent ainsi la diversité variétale et génétique du sorgho sur leur terroir.

Des variétés améliorées largement adoptées

Aujourd’hui, les variétés améliorées de sorgho sont utilisées bien au-delà des zones d’intervention des projets. C’est notamment grâce au programme national de distribution de semences subventionnées, mais aussi grâce aux foires de semences et aux visites d’échanges entre les paysans, que ces variétés se sont diffusées.
La variété Kapèlga, par exemple, qui a été largement distribuée par les programmes étatiques, est désormais cultivée dans les provinces du Kouritenga et du Bazéga, où des producteurs ont commencé à produire des semences.
Les variétés améliorées s’étendent aussi au-delà des frontières, puisque l’une d’entre elles, la variété Gnossiconi, a déjà été adoptée dans la région de Tominian, au Mali.