Mangroves : une forte capacité de restauration naturelle révélée par une étude de six décennies

Résultats & impact 21 septembre 2026
Une étude menée par une équipe internationale sur près de six décennies montre que les mangroves qui se sont régénérées naturellement peuvent retrouver une biodiversité comparable à celle des forêts naturelles. Cette découverte constitue un levier pour étendre la conservation de la biodiversité au-delà des réseaux d’aires protégées existants. Les arbres matures qui ont survécu jouent un rôle déterminant dans ce processus : ils constituent des « héritages biologiques » qui facilitent le retour de la diversité et de la complexité de l’écosystème. Les résultats de l’étude sont publiés dans la revue Nature Communications Earth & Environment.
Arbres de l'espèce Sonneratia sp. entourés de pneumatophores. © Équipe du projet RESCuE, Thaïlande
Arbres de l'espèce Sonneratia sp. entourés de pneumatophores. © Équipe du projet RESCuE, Thaïlande

Arbres de l'espèce Sonneratia sp. entourés de pneumatophores. © Équipe du projet RESCuE, Thaïlande

La restauration des mangroves est souvent associée à la plantation de jeunes plants. Pourtant, une étude menée pendant près de 60 ans au sud de la Thaïlande montre que la nature peut elle-même jouer un rôle majeur dans la restauration des forêts de mangroves. Les chercheurs ont constaté que les mangroves régénérées naturellement pouvaient retrouver une diversité d’espèces d’arbres comparable à celle des forêts naturelles. Les grands arbres matures ayant survécu aux perturbations passées jouent également un rôle clé : bien que peu nombreux, ils contribuent fortement à la structure de la forêt et à la complexité de l’écosystème. Les chercheurs ont identifié un phénomène particulièrement marquant, le « paradoxe du Xylocarpus ».

Près de six décennies de changements

Les chercheurs ont retracé l’évolution du paysage des mangroves dans le district de Khura Buri et dans certaines parties du district de Takua Pa, entre 1966 et 2025. Situé en dehors de toute aire officiellement protégée, ce territoire constitue un terrain d’étude particulièrement intéressant pour déterminer si les mangroves peuvent se régénérer naturellement et préserver leur biodiversité sans bénéficier du statut de zone protégée.

Pour l’évolution des mangroves au cours de cette période, les chercheurs ont croisé d’anciennes photographies aériennes et des images satellites avec des observations de terrain approfondies, notamment le recensement de plus de 4 400 arbres. Les résultats dressent un bilan contrasté, marqué à la fois par la disparition de mangroves et par leur régénération.

Depuis 1966, le territoire a perdu près de 900 hectares de mangroves. Mais entre 1987 et 2025, l’étude a identifié un gain de 2 917 hectares de mangroves. Plus de 90 % de ce gain est attribuable à une régénération naturelle, tandis qu’une superficie relativement limitée a été restaurée par plantation. Ces résultats montrent que, même en l’absence de statut officiel de protection, les mangroves peuvent largement se régénérer d’elles-mêmes lorsque les conditions environnementales sont favorables et que les pressions humaines diminuent.

Les mangroves ayant fait l’objet d’une restauration active, principalement dominées par des espèces du genre Rhizophora, présentaient une diversité d’espèces significativement moindre de celle observée dans les forêts naturelles et les forêts régénérées naturellement. Ces résultats montrent que le succès d’une restauration ne peut pas être évalué uniquement sur la base du nombre d’arbres plantés qui survivent. La diversité des espèces, la composition des communautés végétales et la structure de la forêt sont également des indicateurs essentiels pour déterminer si une forêt en cours de régénération retrouve les caractéristiques écologiques d’un écosystème naturel.

La plantation reste une approche nécessaire lorsque la régénération naturelle est limitée. Néanmoins, l’étude montre que préserver les conditions favorables à la régénération naturelle peut permettre le développement de forêts plus diversifiées et présentant une structure écologique plus complexe, à un moindre coût.

Le « paradoxe du Xylocarpus »

L’un des résultats les plus marquants de l’étude concerne Xylocarpus granatum, une espèce d’arbre de mangrove connue pour atteindre de grandes dimensions à maturité. Bien qu’elle ne représente qu’environ un arbre sur dix recensés, cette espèce compte à elle seule pour plus d’un quart de la surface terrière de la forêt, soit environ 26 %. Autrement dit, un nombre relativement faible de ces arbres contribue de manière disproportionnée à la structure physique de la forêt. Les chercheurs ont baptisé ce phénomène le « paradoxe du Xylocarpus ».

De nombreux grands X. granatum semblent être issus des générations précédentes de la forêt ayant survécus aux aléas naturels comme les tsunamis ou les impacts anthropiques (mines et coupe de bois). Ils jouent ainsi potentiellement le rôle d’« héritages biologiques » : des arbres vivants qui persistent après une perturbation et continuent d’influencer la régénération de la forêt pendant plusieurs décennies. Les grands X. granatum sont associés à des communautés d’arbres diversifiées et présentant une structure complexe. Les communautés où cette espèce cohabite avec des espèces d’arbres plus rares présentent également une richesse et une diversité spécifiques élevées.

Cette découverte porte un message important pour la conservation : l’importance écologique d’une espèce ou d’une forêt ne se mesure pas simplement au nombre d’arbres présents. Un petit nombre de grands arbres matures peut jouer un rôle majeur dans la structure de la forêt, la complexité des habitats et la régénération à long terme de l’écosystème, bien au-delà de ce que leur nombre pourrait laisser penser.

Un enjeu de conservation au-delà des zones protégées

Cette étude montre que les paysages de mangroves situés en dehors des zones officiellement protégées peuvent maintenir leur biodiversité, se régénérer naturellement et développer, au fil du temps, des forêts à la structure complexe. Plusieurs facteurs ont probablement contribué à la dynamique écologique observée dans le district de Khura Buri et dans certaines parties du district de Takua Pa : la régénération naturelle, la présence d’arbres matures ayant survécu aux perturbations, les réglementations mises en place par le passé, la diminution des pressions humaines et la gestion locale de ces espaces.

Ces résultats soulignent également l'intérêt en matière de conservation des zones qui constituent déjà, de facto, des espaces de conservation, même lorsqu'elles ne sont pas officiellement classées comme zones protégées. Ces données pourraient permettre d'évaluer la zone d'étude et d'autres paysages de mangroves similaires en tant que « mesures de conservation efficaces par zone » (OECM) potentielles. Les OECM désignent des zones géographiquement délimitées qui, sans appartenir aux réseaux classiques d’aires protégées, permettent néanmoins d’assurer une conservation efficace et durable de la biodiversité.

La reconnaissance de ces paysages pourrait aider la Thaïlande et d’autres pays à élargir la conservation de la biodiversité au-delà des réseaux d’aires protégées existants, tout en reconnaissant le rôle joué par la gestion locale et les processus naturels dans la préservation des écosystèmes.

Référence

Pimple, U., Simonetti, D., Thongdon-um, S. et al. Multidecadal landscape evolution and natural recovery of mangroves beyond protected areas. Commun Earth Environ (2026). https://doi.org/10.1038/s43247-026-03921-1

L’étude a été menée dans le cadre du projet RESCuE consacré à la surveillance et à la restauration des écosystèmes côtiers durables. 

Cette recherche a été financée par le Programme de financement conjoint Asie du Sud-Est-Europe pour la recherche et l’innovation, dans le cadre du projet « Suivi et optimisation de la restauration des mangroves pour une gestion durable des écosystèmes côtiers en Asie du Sud-Est (2023-2026) », avec le soutien du Fonds national pour la science, la recherche et l’innovation (NSRF) par l’intermédiaire de l’Unité de gestion du programme pour les ressources humaines et le développement institutionnel, la recherche et l’innovation (PMU-B), en Thaïlande (subvention n° B48G660110), ainsi que par le ministère fédéral allemand de l’Éducation et de la Recherche (BMBF), en Allemagne (subvention n° 01DP23002).

Les partenaires 

  • The Joint Graduate School of Energy and Environment and Centre of Excellence on Energy Technology and Environment, King Mongkut’s University of Technology Thonburi, Thaïlande
  • GIS and Remote Sensing Consultant, Italie
  • Department of Marine and Coastal Resources, Thaïlande
  • College of Engineering and Technology, Dhurakij Pundit University, Thaïlande
  • Department of Geography, Faculty of Social Sciences, Srinakharinwirot University, Thaïlande
  • CIRAD, UPR Forests and Societies (F&S), France
  • Department of Earth and Environmental Sciences, Tulane University, USA
  • Institute of Forest Growth and Computer Sciences, Technische Universität Dresden, Germany