Déforestation, pesticides, élevage intensif, quotas de pêche, gestion de l'eau, régimes alimentaires « bons pour le climat »… les débats sur l'avenir de notre alimentation sont de plus en plus polarisés, au point de bloquer les transitions les plus urgentes. Une équipe scientifique internationale publie dans Nature food une prise de position originale : plutôt que de se tenir à l'écart des controverses, les scientifiques des systèmes alimentaires devraient apprendre à s'y engager activement.
Le constat : des débats trop souvent simplifiés à l'extrême
Selon les autrices et auteurs, les enjeux liés à l'agriculture, à l'alimentation, à la santé et à l'environnement sont systématiquement présentés comme des choix binaires — conservation de la nature contre développement, production agricole contre biodiversité, rendement contre santé publique. « Cette simplification masque des rapports de force, des valeurs et des intérêts économiques divergents, et empêche de traiter les causes profondes des crises alimentaires et environnementales », souligne l’un des auteurs, Patrick Caron, chercheur au CIRAD et co-président d’Agropolis International.
Résultat : rien ne semble changer alors qu’on observe une multitude d’innovations. La polarisation l’emporte sur les capacités d’engagement dans les reconfigurations structurelles nécessaires.
La proposition : un cadre en quatre étapes pour transformer la conflictualité en capacité d’action
L’équipe propose une démarche de dialogue transdisciplinaire structurée en quatre temps :
1. Cartographier les acteurs, leurs valeurs et leurs intérêts ;
2. Créer un espace de dialogue sûr et respectueux, où chacun peut exprimer un désaccord sans prendre de risque ;
3. Expliciter et assumer les désaccords plutôt que les masquer sous un faux consensus ;
4. Co-construire des décisions multisectorielles acceptables.
Pour illustrer leur propos, ils citent un exemple concret : dans les contreforts de la Sierra Nevada, en Californie, dix années de dialogue entre agricultrices, agriculteurs, ingénieurs et associations environnementales ont fait émerger une alternative à la construction d'un barrage pour tout à la fois garantir l'irrigation agricole et préserver le fonctionnement des écosystèmes— sans recourir à l'affrontement judiciaire ou politique.
Autre exemple sur l’eau en Nouvelle-Calédonie qui va plus loin encore en termes de dialogue, de concertation et de co-construction :
A new book published by Springer retraces how a water policy was established in New Caledonia. It was co-written by scientists and political players, and looks back at the 2019 co-design process, which involved one in 600 New Caledonians. This participatory operation served to define strategic objectives reconciling the often diverging interests of the various stakeholders. The book shines the spotlight on an experiment that enabled the creation of a common good, in a difficult context and despite the complexity surrounding the integration of local knowledge of water in policybuilding.
Les auteurs appellent à revoir la formation et l'évaluation académique des scientifiques, aujourd'hui peu incités à s'engager publiquement dans des débats de société.
Afin d’éprouver cette démarche de controverse, le CIRAD, à travers son pôle sciences-sociétés, et Agropolis International inaugurent une académie de controverses : la « Montpellier Controversy Academy », avec un 1er débat le 14 octobre sur « Faut-il bannir la viande de nos assiettes ? ».
Référence
Jackson, LE, Jarne, P., Shrivastava, P. et al. L’engagement dans les controverses liées au système alimentaire peut renforcer les interactions entre science, politique et société. Nat Food (2026). https://doi.org/10.1038/s43016-026-01416-y - Libre accès au pdf
Un guide d'expression publique pour renforcer la qualité du dialogue science-société
Afin d’aider ses personnels, en particulier scientifiques, à prendre la parole dans le débat public, le CIRAD propose en interne depuis l'été 2026 un guide d’expression publique. Un outil au service de la lutte contre la mésinformation et du renforcement de la qualité du dialogue entre science et société.
« Ce guide rappelle les textes protégeant la liberté d’expression de l’ensemble des personnels ainsi que la liberté académique des cadres scientifiques du CIRAD, le tout dans un cadre de bonnes pratiques et de responsabilité, au service des missions de service public de l’établissement », soulignent Estelle Jaligot, déléguée à la déontologie et à l’intégrité scientifique, et Marie-Laurence Pouxviel, déléguée à la communication, qui ont piloté le chantier.