Fièvre du Nil occidental : leçons de Guadeloupe

Science at work 26 March 2026
Été 2024 : la Guadeloupe est secouée par une épidémie de fièvre du Nil occidental, aussi appelé « West Nile ». La maladie touche alors principalement les chevaux de l’archipel et un seul cas humain est recensé. Cependant, la rapidité de propagation du virus interroge et alerte les autorités sanitaires. Depuis cet événement, la Guadeloupe est devenue un territoire de référence en matière de surveillance et de recherche sur cette zoonose, pour les autres territoires ultramarins, la France et l’Europe.
Sur la commune de Petit-Bourg en Guadeloupe, des poules sont utilisées comme animaux sentinelles
Sur la commune de Petit-Bourg en Guadeloupe, des poules sont utilisées comme animaux sentinelles

Sur la commune de Petit-Bourg en Guadeloupe, des poules sont utilisées comme « animaux sentinelles » afin de déclencher une alerte précoce en cas de circulation du virus West Nile. © Y. Sanguine, Cirad

L’essentiel

  • En 2024, la Guadeloupe a connu une émergence fulgurante de virus West Nile. Depuis, les scientifiques tentent de comprendre comment le pathogène s’est propagé sur l’île. Les résultats pourront servir de base à la prévention dans d’autres zones tropicales, mais aussi pour l’Europe, où le virus progresse.
  • Les poules servent aux scientifiques d’animaux sentinelles et leur permettent de déclencher une alerte précoce en cas de nouvelle circulation du virus. À terme, les chiens pourraient également remplir ce rôle. 

La population d’équidés en Guadeloupe est faible, avec environ 1000 individus. Ainsi, la détection d’une vingtaine de cas graves de fièvre du Nil occidental à l’été 2024 a rapidement inquiété les vétérinaires : le virus était probablement présent dans la plupart des centres équestres de l’île. Sur l’ensemble de l’année 2024, un seul cas humain a été déclaré, évoluant en infection neuroméningée. Au-delà de la Guadeloupe, la Martinique signale également la présence du virus, bien que sa circulation y soit moins intense.

Sylvie Lecollinet est virologue au Cirad. La spécialiste mène des recherches sur Basse-Terre. Elle se dit surprise par la propagation du pathogène sur l’île papillon : « on parle d’une émergence fulgurante. En moins d’un an, une majorité des chevaux de l’île ont certainement été exposés au virus, la plupart restant asymptomatiques. Le virus est aussi présent en France hexagonale mais ne circule pas aussi vite. Il est essentiel de comprendre pourquoi la diffusion a été si rapide en Guadeloupe, afin de mieux anticiper et prévenir des événements similaires, sur l’archipel comme ailleurs ».

Qu’est-ce que le virus « West Nile », responsable de la fièvre du Nil occidental ?

Le virus West Nile circule sur tous les continents, hormis l’Antarctique. Chez l’être humain, la majorité des infections sont asymptomatiques. Moins de 1 % des cas évoluent vers des formes neurologiques potentiellement graves (méningite, encéphalite…). Chez les chevaux en revanche, les formes graves prédominent, pouvant se manifester par des tremblements, des défauts de posture ou de la démarche (troubles de la coordination, paralysie des membres…).

Le virus se transmet par piqûre de moustiques, en particulier du genre Culex, présents aussi bien en zones tropicales que tempérées. La propagation de ce virus peut être fulgurante, comme au début des années 2000 avec une diffusion en moins de dix ans à l’ensemble du continent américain, depuis le Canada jusqu’à l’Argentine, à partir de la côte Est des États-Unis (New York).

Poules sentinelles

Pour étudier le phénomène, le Cirad utilise des « animaux sentinelles », en l’occurrence des poules. Les moustiques Culex, vecteurs du virus West Nile, préfèrent piquer les oiseaux. Les poules sont donc une de leurs cibles favorites. Elles présentent l’avantage de ne pas tomber malades lorsqu’elles sont infectées, et surtout de ne pas amplifier le virus. « Les animaux vont « séroconvertir », c’est-à-dire développer des anticorps dans le sang et rendre positifs les tests sérologiques réalisés sur leurs prélèvements sanguins, ce qui constitue un marqueur d’infection précoce, détaille Sylvie Lecollinet. Cette approche est très utile pour révéler la présence du virus sans modifier le risque d’infection pour l’être humain. » 

Pour mettre en œuvre cette approche, les équipes du Cirad collaborent depuis plus de 10 ans avec des éleveurs et des éleveuses de volailles de Basse-Terre. Tous les trois mois, des zootechniciens se rendent dans ces élevages de poules pour réaliser des prélèvements sanguins sur les animaux. Les échantillons sont ensuite analysés en laboratoire. 

prélèvement sanguin sur poules

Prélèvement sanguin sur une poule d’un élevage de Petit-Bourg en Guadeloupe. Bien qu’elles puissent être exposées au virus et développer des marqueurs d’infection pertinents, les poules n’amplifient pas le virus et ne jouent aucun rôle dans sa transmission à l’être humain ou à d’autres animaux. © Y. Sanguine, Cirad

Les élevages suivis sont situés à proximité d’environnements favorables à la prolifération des moustiques vecteurs du virus West Nile : les mangroves et les zones de forêt marécageuses. Si des séroconversions sont observées, le Cirad avertit immédiatement les services vétérinaires de Guadeloupe (DAAF), qui dispatchent ensuite l’information aux différents acteurs de la santé animale de l’île : les vétérinaires, ou encore le réseau de surveillance de la faune sauvage « SAGIR », piloté par l’Office français de la biodiversité. L’information est également communiquée à l’Agence régionale de santé, aux établissements de santé (CHU, etc.) ou encore aux laboratoires et centres français de référence. 

À moyen terme, le Cirad prévoit de travailler aux côtés des vétérinaires de l’archipel pour utiliser les chiens comme nouvelles sentinelles du risque West Nile en Guadeloupe. Une enquête menée en 2025 a montré que les chiens présentaient une exposition élevée au virus, quasi similaire à celle des chevaux, ouvrant de nouvelles perspectives pour la surveillance. « Les taux d’infection chez le chien sont souvent supérieurs à ceux des poules, ce qui en fait des sentinelles particulièrement efficaces, explique la virologue. Les chiens ne développent pas de symptômes et, présents sur presque tout le territoire, permettraient de couvrir l’archipel à moindre coût via un système de surveillance adapté. Leur proximité avec l’être humain aiderait également à mieux estimer le risque pour la population. »

La fièvre du Nil occidental provoque rarement des décès chez l’être humain, cependant on estime qu’un peu moins d’une infection sur cent évolue vers une forme grave, marquée par des manifestations neurologiques sévères.

Pièges à moustiques et oiseaux sauvages

En parallèle de la surveillance chez les poules, des pièges à moustiques sont régulièrement installés à proximité des foyers d’émergence. Les analyses associées à ces pièges permettent de déterminer l’abondance et la diversité des moustiques et de rechercher la présence du virus West Nile chez ces insectes.

« Le virus West Nile est amplifié dans la nature par des oiseaux sauvages, nous cherchons donc à déterminer les espèces d’oiseaux contribuant à l’émergence du virus en Guadeloupe », précise Sylvie Lecollinet. Plusieurs sessions de prélèvements ont été organisées début 2025 dans cinq zones de l’île, avec l’appui d’ornithologues.

Piège à moustiques installé au sein de l’écurie du lac de Goyave, un des foyers d’émergence du virus West Nile en 2024, Guadeloupe

Piège à moustiques installé au sein de l’écurie du lac de Goyave, un des foyers d’émergence du virus West Nile en 2024, Guadeloupe © L. Viry, Cirad

Tout comme pour les moustiques Aedes aegypti, vecteurs de la dengue, les moustiques Culex, peuvent se reproduire rapidement. En 2024, des moustiques Culex ont régulièrement été détectés dans des containers situés à proximité des habitations ou des animaux (cuves de stockage d’eau, abreuvoirs, etc.).  Les habitants sont donc vivement encouragés à vider régulièrement ces récipients d’eau stagnante, qui constituent des gîtes larvaires de choix pour ces insectes.  

Premières leçons pour une sortie de crise rapide
  • Surveiller pour prévenir : mise en place d’outils originaux et adaptés aux territoires (par exemple un quadrillage d’animaux sentinelles sur l’île) et appuyé par des coopérations solides entre les différents secteurs (services vétérinaires, santé publique, environnement, etc.).
  • Assurer un suivi rapproché lors d'une émergence et alerter rapidement les autres territoires. À ce titre, les réseaux locaux et régionaux comme CaribVET ou BirdsCaribbean se montrent particulièrement efficients et stratégiques.
  • Mieux comprendre les liens entre environnement et émergences via des approches One Health ou Ecohealth, qui s'intéressent aux interconnections entre les santés humaine, animale et environnementale.