Expert view 12 October 2026
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- Le Centre de ressources biologiques Plantes tropicales Antilles
« Pour protéger la biodiversité des plantes cultivées, il faut l’utiliser »
L’ananas est l’une des collections du CRB « Plantes tropicales ». Elle est gérée par le CIRAD et est hébergée au Campus agro-environnemental Caraïbe (CAEC), au Lamentin (Martinique) © Ysaline Sanguine, CIRAD
L’essentiel
- Les Antilles françaises hébergent des collections uniques : 347 variétés d’ananas, 402 variétés de bananiers, 335 variétés de cannes à sucre, 413 variétés d’ignames et 120 variétés de manguiers.
- Loin d’être de simples outils de conservation et de sécurisation, les Centres de ressources biologiques ont pour mission d’améliorer les connaissances en matière de biodiversité. Pour les plantes cultivées, les CRB travaillent aussi à la valorisation des collections, que ce soit sur le plan agronomique, agro-alimentaire, etc.
- Les collections des Antilles servent notamment à amplifier la biodiversité cultivée mais aussi à développer des cultures plus résistantes face aux aléas climatiques ou sanitaires. Certaines variétés ouvrent des perspectives économiques pour les entreprises de transformation agro-alimentaire.
Youri Uneau travaille au CIRAD, sur la station de Roujol à Petit-Bourg, en Guadeloupe. Il est responsable du Centre de Ressources Biologiques « Plantes Tropicales Antilles », qui regroupe cinq collections : ananas, bananiers, cannes à sucre, ignames et manguiers.
Pourquoi a-t-on besoin de préserver la biodiversité cultivée, et qu’est-ce que le « CRB-PT » ?
Youri Uneau : À travers le monde, 6000 espèces de plantes sont utilisées pour l’alimentation humaine. Selon la FAO, seules neuf d’entre elles sont à l’origine de 66 % de la production végétale mondiale. Et au sein de ces neuf espèces, la diversité génétique s’amenuise au fil des années. Une faible diversité variétale et génétique qui entraîne une faible résilience face aux aléas climatiques, sanitaires, économiques… En préservant la diversité des plantes cultivées, on assure le futur en cas de crises. On peut aussi, dès aujourd’hui, proposer des variétés différentes aux agriculteurs. Que ce soit des variétés ancestrales qu’on aura conservées, introduites ou bien de nouvelles variétés qu’on aura créées grâce à l’étude des collections.
En agriculture, on entend parfois parler de « banques de graines », qui désignent des infrastructures où l’on conserve des semences de plantes sauvages ou cultivées. En France, la protection des ressources génétiques se fait plutôt au sein de « Centres de Ressources Biologiques ». Les CRB vont désigner des dispositifs de conservation du vivant de toute sorte : des ressources génétiques d’origine humaine pour la médecine, de la génomique, des animaux…
Une infrastructure existe au niveau national pour mettre en réseau les différents CRB : RARe. C’est une infrastructure de recherche inscrite sur la feuille de route nationale et qui s’appuie sur cinq réseaux, appelés « piliers », de Centres de Ressources Biologiques (CRB). Les cinq piliers : animal (animaux domestiques), environnement (échantillons complexes et organismes environnementaux), forêt (arbres forestiers), micro-organismes (micro-organismes et communautés microbiennes) et plante (plantes cultivées et espèces sauvages apparentées). Le CRB Plantes Tropicales adhère à ce réseau et fait partie du pilier plante.
Le CRB « Plantes tropicales », ou « CRB-PT », est basé en Guadeloupe pour ses collections de manguiers, bananiers, d’ignames et de cannes à sucre. La collection d’ananas est conservée en Martinique. Nous partageons la gestion avec INRAE, qui s’occupe de la collection d’ignames. Le CIRAD gère les quatre autres collections. Ces plantes proviennent des quatre coins du monde. Elles sont conservées en champ ou in vitro, ou les deux à la fois.
Concrètement, à quoi servent ces collections ?
Y. U. : Nous menons trois types d’activités : la conservation, la « caractérisation », et la valorisation. La conservation, c’est à la fois l’acquisition ou la pon de matériel végétal rare ou menacé, et la maintenance de ces ressources en collection. Au fil des années, entre la spécialisation de l’activité agricole autour de quelques variétés et la crise environnementale, certaines variétés disparaissent des champs et des milieux sauvages. La première mission d’un CRB est d’éviter une potentielle « perte », irréversible. Par exemple, la collection de bananiers en Guadeloupe conserve au champ et in vitro pas moins de 130 variétés sauvages ou ancestrales qui auraient pu disparaître sinon, puisqu’inutilisées aujourd’hui en agriculture.
L’une des particularités de nos collections, c’est qu’elles sont conservées à la fois in vitro et au champ. Cela nous permet de les sécuriser et de les étudier sous différents points de vue, notamment génétique ou agronomique. C’est ce qu’on appelle la caractérisation. En laboratoire, on va essayer de savoir d’où viennent les plantes, s’il y a des liens de parenté entre des variétés... On va aussi essayer de comprendre les critères génétiques qui expliquent certains traits fonctionnels. Par exemple, pourquoi une variété arrive à résister à une maladie, alors qu’une autre, non ? Le fait d’avoir les plantes au champ nous permet aussi d’avoir des données sur le rendement, la qualité, la taille des fruits… Ces informations vont intéresser les producteurs, mais aussi potentiellement les transformateurs.
On touche là à des activités de valorisation. Pour le dire simplement, le CRB-PT n’est pas un simple outil de recherche : il doit pouvoir se rendre utile aux acteurs du monde agricole directement. Nous travaillons pour cela avec des associations de producteurs, des entreprises de transformation agro-alimentaire, ou encore des instituts de conseil ou d’enseignement agricole. Nous diffusons ainsi des variétés de nos collections aux agriculteurs, aux particuliers afin qu’elles puissent être testées dans les jardins ou exploitations.
Quelles sont quelques-unes des grandes particularités des différentes collections ?
Y. U. : En fonction des filières et de leurs enjeux, les collections ne vont pas servir aux mêmes choses. Par exemple, actuellement, les collections d’ignames et de bananiers sont plutôt tournées vers la création et la sélection variétale.
Pour le bananier, la filière de banane dessert fait aujourd’hui face à des enjeux sanitaires importants, notamment la cercosporiose et la fusariose, qui sont des maladies causées par des champignons. Le marché mondial repose sur une seule grande famille de variétés : la Cavendish. Dans les années 60, c’était la Gros Michel qui dominait l’exportation…avant que les cultures ne soient touchées par la fusariose de race 1. Il y a de grandes chances pour que le « tout Cavendish » suive le même scénario, et que la filière doive se rabattre sur une autre variété. Dans notre collection, nous conservons des variétés de bananes dessert qui semblent mieux résister aux champignons et qui sont évaluées par les équipes de recherche. L’idée est d’être capable de s’adapter : soit en diversifiant les champs avec « d’anciennes variétés », soit en créant de nouvelles variétés grâce aux activités de caractérisation.
La banane dessert est le fruit le plus échangé au monde. Néanmoins, la diversité des bananiers va bien plus loin. Nous avons aussi une grande diversité de bananes plantain, ou bananes à cuire, qui sont très consommées sous les tropiques et mériteraient d’être mieux valorisées. Et moins connues : nous conservons aussi des variétés de bananiers dont les fleurs sont utilisées en ornemental.
Certaines des variétés conservées ouvrent des perspectives de valorisation économique qui vont au-delà des produits alimentaires. Pour l’ananas, l’ornemental peut être une activité très rentable : de longues tiges, de belles fleurs et des petits fruits qui tiennent longtemps une fois coupés. Certaines variétés produisent des feuilles avec des piquants et peuvent servir de haies.
Pour la canne, nous cherchons actuellement à diversifier les usages agro-alimentaires outre le sucre. Nous travaillons avec des entreprises d’agro-transformation pour dénicher les variétés les plus aptes pour la création de jus : ce qu’on appelle la « canne de bouche ». Pour le manguier, entre les variétés précoces et tardives, il serait par exemple possible de diversifier les champs pour allonger la saison des mangues. Certains fruits se prêtent aussi très bien au séchage et pourraient créer des opportunités économiques via l’exportation de mangues séchées ou de la purée de pulpe concentrée pouvant servir à la production de compotes par exemple.
Quelles sont les perspectives pour le CRB-PT, d’ici les prochaines années ?
Y. U. : Le premier objectif est de développer nos activités de valorisation sur les différentes collections. Nous cherchons à diversifier les collaborations, autant en recherche qu’en développement. Nous avons la chance de bénéficier d’un très fort réseau de partenaires scientifiques, autant dans les Caraïbes qu’en Europe. Nous avons des collègues sur les autres continents qui font un travail similaire et avec qui nous pourrions encore apprendre.
En matière de collaborations privées, il y a de la demande. Je pense que nos collections peuvent venir nourrir les innovations du secteur privé et des entreprises, mais nous faisons souvent face à des freins administratifs et réglementaires. Rien que pour la Guadeloupe, les travaux de valorisation sur la canne pourraient par exemple aider à redynamiser la filière autour de nouveaux produits.
Nous aimerions aussi agrandir le CRB-PT avec de nouvelles collections, notamment sur le café ou le cacao. L’abricot pays (Mammea americana L), qui dispose déjà d’une collection établie et caractérisée par des collègues en Martinique, mais actuellement sans cadre de gestion clairement défini, pourrait également être intégré à notre périmètre d’action. Ce sont des filières patrimoniales qui ont une longue histoire aux Antilles, et aussi de forts potentiels économiques. Les jardins créoles regorgent de matériel végétal qui s’est acclimaté au fil des années et qui n’a encore pas été caractérisé. Le CIRAD connaît bien ces deux plantes, et dispose d’ailleurs de collections de caféiers et de cacaoyers en Guyane, au sein du CRB « Plantes Pérennes de Guyane ».