Des « laboratoires vivants » dans l’océan Indien : réunir les acteurs et les savoirs pour une gestion juste et durable de la biodiversité

Science at work 28 October 2026
Trois territoires, une biodiversité d’une richesse immense, des communautés qui en vivent : comment construire une gestion de la biodiversité qui soit à la fois durable, juste et ancrée dans les territoires ? Dans l’océan Indien, trois « laboratoires vivants territoriaux » instaurés dans les zones d’aires protégées de Ranomafana et de Tampolo à Madagascar et l’île de Mohéli aux Comores explorent une voie : transformer durablement en utilisant comme leviers le dialogue entre les acteurs, la mise en relation les connaissances et l’expérimentation collective de solutions co-construites.
Patrouille communautaire dans la réserve de Tampolo à Fénérive Est
Patrouille communautaire dans la réserve de Tampolo à Fénérive Est

Patrouille communautaire dans la réserve de Tampolo à Fénérive Est © Bastien Defives

L’essentiel

  • Entre 2022 et 2026, le projet Varuna Living Forest a fait naître trois laboratoires vivants territoriaux (LVT) près d’aires protégées à Madagascar (Tampolo, Ranomafana) et aux Comores (Mohéli). Chaque LVT réunit une diversité d’acteurs territoriaux : scientifiques, communautés, autorités coutumières et étatiques, gestionnaires d’aires protégées, écoles, associations pour co-définir les problèmes, tester des solutions et les évaluer collectivement dans une perspective de justice sociale et écologique.
  • À chaque territoire, ses enjeux spécifiques. En favorisant le dialogue, la reconnaissance et la participation des différents acteurs, les LVT permettent de discuter des désaccords et de proposer des solutions adaptées.
  • Au sein des LVT, les communautés cessent d’être de simples bénéficiaires, ils deviennent acteurs des solutions. La réflexion collective repose sur la diversité des connaissances et l’apprentissage et l’expérimentation collectif. 

Les pays de l’océan Indien abritent une grande diversité biologique notamment dans leurs forêts. Toutefois, les activités anthropiques et les besoins urgents des communautés locales peuvent constituer une menace à la préservation durable de cette biodiversité. Pendant longtemps, les scientifiques ont mené des études sur les enjeux de la conservation et de la valorisation de la biodiversité forestière. Mais faute d’interdisciplinarité, ces études n’ont pas toujours permis d’appréhender de manière globale les dimensions sociales, économiques et écologiques des enjeux. D’un autre côté, les actions de conservation menées sur le terrain ne reçoivent pas toujours un bon accueil auprès des communautés locales. Au contraire, elles engendrent parfois des conflits et des inégalités sociales autour des aires protégées.

La biodiversité : un enjeu écologique, mais aussi social et politique

La biodiversité suppose de porter attention aux relations entre les sociétés et leurs milieux de vie, mais aussi aux inégalités, aux rapports de pouvoir et aux formes de reconnaissance qui structurent ces relations. Il ne s’agit donc pas seulement de mieux protéger la nature, mais également de créer les conditions permettant aux différents acteurs de prendre part aux choix qui façonnent leur environnement et leur avenir.

Atelier collectif à Ranomafana réunissant différents membres du LVTTAM

Atelier collectif à Ranomafana réunissant différents membres du LVTTAM © Projet Varuna living forest

C’est la nécessité de renforcer les synergies et de mutualiser les connaissances entre les différents acteurs qui a motivé la création de « laboratoires vivants territoriaux » (LVT), consacrés à la gestion juste et durable de la biodiversité forestière dans l’océan Indien. Ainsi sont nés les trois LVT malgaches et comorien via le projet Varuna Living Forest, piloté par le CIRAD et financé par l’Agence française de développement (AFD).

Les laboratoires vivants territoriaux, comment ça marche ?

Sur chaque territoire, les problèmes sont différents, le degré d’implication des différents acteurs aussi. L’enjeu est de partir des réalités vécues dans les territoires pour identifier collectivement les problèmes, confronter les points de vue, produire des connaissances et expérimenter des réponses adaptées aux situations locales. Cette démarche repose sur plusieurs principes :

  • La co-création, qui consiste à élaborer des pistes d’action en associant les acteurs concernés dès la définition des problèmes.
  • La transdisciplinarité, qui favorise le dialogue entre les disciplines scientifiques et les savoirs issus de l’expérience, des pratiques et des usages du territoire.
  • L’expérimentation en situation réelle, qui permet de mettre à l’épreuve des idées, d’en observer les effets et de les ajuster.
  • L’apprentissage collectif, qui donne une place à la réflexivité, à la discussion des désaccords et à l’évolution des manières de comprendre et d’agir.

Un Laboratoire Vivant n’est donc pas simplement un espace de concertation ou une plateforme réunissant des acteurs. Il s’inscrit dans un processus au long cours, où les relations se construisent, les connaissances se confrontent et les solutions se transforment au fil des expériences.

La justice socio-écologique : à la fois une question à examiner et un objectif à atteindre

Faire travailler ensemble des acteurs aux expériences et aux responsabilités différentes ne va pas de soi. Les mots employés, les priorités, les méthodes de travail et les manières de définir un problème peuvent diverger. Les savoirs scientifiques, les connaissances pratiques et les expériences habitantes ne bénéficient pas toujours de la même reconnaissance.

Les Laboratoires Vivants cherchent à ouvrir des espaces où ces différences peuvent être exprimées, discutées et mises au travail. Jeux de rôle, ateliers de théâtre-forum, explorations de terrain, formations et séminaires constituent autant de supports pour interroger les situations concrètes, rendre visibles les tensions et explorer d’autres possibilités d’action. L’objectif n’est pas nécessairement de faire disparaître les désaccords, ni de parvenir à tout prix à un consensus. Il s’agit plutôt de créer les conditions pour les comprendre, les mettre en discussion et examiner collectivement leurs conséquences.

Théâtre Forum à Ambodivoangy, Fianarantsoa

Théâtre Forum à Ambodivoangy, Fianarantsoa © projet Varuna living forest

Cette démarche invite également à interroger la place accordée aux différents participants : qui prend la parole ? Qui définit les priorités ? Quelles expériences sont considérées comme légitimes ? Comment éviter que les rapports de pouvoir existants ne se reproduisent pas au sein même des espaces de dialogue ?

En quoi consiste le théâtre forum dans la résolution de problèmes réels?

Le théâtre forum est une méthode de théâtre participatif pensée pour discuter des relations d’oppression et/ou des rapports de force, conscients ou non, entre différents personnages.

Le théâtre forum (TF) en tant que méthode de recherche participative offre le cadre d’une analyse collective au sujet de situations vécues comme problématiques et d’exploration d’alternatives. Ainsi, dans le projet Living Forest des pièces de TF ont été créées à partir de situations vécues et considérées comme injustes par les membres des LVT. Les représentations de ces pièces ont permis de débattre collectivement des injustices ressenties par les différentes parties prenantes. A l'issue de ces représentations, des  solutions ont été explorées collectivement Si certaines pièces ont été créées avec des troupes de théâtre professionnels, des formations sur l’usage de cette approche ont aussi été dispensées auprès des membres des LVT pour qu’ils puissent mobiliser cette méthode de concertation sur leur territoire.

Théâtre forum à Tampolo

Théâtre forum à Tampolo © Projet Varuna living forest

À chaque territoire, ses solutions 

À Madagascar, les expériences menées à Ranomafana et à Tampolo, ainsi qu’à Mohéli, aux Comores, illustrent la diversité des enjeux auxquels la démarche proposée au sein des LVT peut répondre.

À Tampolo : miser sur le dialogue, la reconnaissance et la participation des différents acteurs

En 2015, la création de la réserve a engendré des conflits entre les différents acteurs, marquant l’échec d’une décision tournée essentiellement vers la préservation environnementale, sans prise en compte des besoins des communautés locales.

Après la création des aires protégées, il y a eu des conflits entre les gestionnaires d'aires protégées car la création des aires protégées a créé des contraintes.
Les conflits ont entraîné l’absence de gestionnaire et la dégradation des arbres de grosses tailles dans l’aire protégée. Il y a eu des tensions entre les gestionnaires, les forces (gendarmes et l’administration forestière qui se chargent de la gestion) et les communautés.

Marie-Claudine Ranorosoa
Coordinatrice au niveau de la réserve de Tampolo, responsable du LVT

En 2023, la création du LVT de Tampolo (LVTT), reconnu à travers un arrêté préfectoral, a permis de déployer des actions pour renforcer le lien entre les différents acteurs. Il s’agissait au travers de premières actions collectives de restaurer un cadre de confiance et de coopération entre les différents acteurs. Ainsi, pour partager les connaissances et favoriser l’émergence des connaissances à partir des expériences locales, des initiatives telles qu’une bibliothèque vivante et des parcelles d’apprentissage ou « champs écoles » en agroforesterie ont été implantés en collaboration avec des associations de femmes et des écoles primaires. Plusieurs membres du LVT ont été formés pour partager leurs connaissances sur la biodiversité et l’environnement aux visiteurs de la réserve.

Trace des coupes d’arbre dans la réserve de Tampolo

Trace des coupes d’arbre dans la réserve de Tampolo © Miarinirina Rananja, CIRAD

Par ailleurs, ce rapprochement entre les différents acteurs a permis de renforcer les activités génératrices de revenus des riverains. A titre d’exemple, 20 éco-guides ont été formés et certifiés officiellement, avec l’appui de la Direction Régionale du Tourisme pour créer de l’emploi et promouvoir le commerce des produits locaux.

Une bibliothèque vivante, c’est quoi ?

Une bibliothèque vivante, comme une bibliothèque classique, est un lieu où les visiteurs peuvent se renseigner sur une thématique de leur choix. La spécificité c’est qu’à la place des livres, on consulte des personnes qui connaissent la thématique et à qui on peut poser des questions. Plusieurs agents de la réserve de Tampolo ont ainsi été formés pour partager leurs connaissances notamment sur la biodiversité et l’environnement aux visiteurs La bibliothèque vivante s’appuie aussi sur différents dispositifs et méthodes (atelier de dessins participatifs, exposition photographique-débat) pour partager des connaissances et ouvrir des espaces de dialogues entre les habitants des communautés rurales situées en périphérie de la nouvelle aire protégée.

La responsable de la bibliothèque avec la coordinatrice de la réserve de Tampolo

La responsable de la bibliothèque (à gauche) avec la coordinatrice de la réserve de Tampolo (à droite) © Miarinirina Rananja, CIRAD

À Ranomafana, faire des communautés de véritables acteurs de la gestion de zones forestières

Le Laboratoire vivant territorial Atiala Miaina de Fianarantsoa (LVTTAM) déploie ses actions dans la zone bordant le plus ancien parc national de Madagascar, celui de Ranomafana. Le LVT a fait l’objet d’un arrêté de la présidence de l’Université de Fianarantsoa. Le travail collectif vise notamment à renforcer les synergies entre les initiatives de conservation, à mieux reconnaître le rôle des communautés engagées dans la gestion forestière et à favoriser le partage des connaissances entre la diversité des parties prenantes (collectivités, ONG, direction régionale, MNP…) qui œuvrent dans la zone.

Le réel avantage, c'est que c'est connu et on va dire qu'on a instauré un climat de confiance… La population est plus ouverte, la communication est plus fluide au sein du laboratoire.

Dr Bavola Ratalata
Enseignante-chercheuse à l’Université de Fianarantsoa et responsable du LVTTAM

En mettant en relation différents acteurs et donc expertises, le LVTTAM a  pu répondre à certaines attentes des VOI (communauté de gestion de base) et aux renforcements de leurs compétences pour la valorisation  des espaces forestiers dont ils ont la responsabilité. Dans le fokontany d’Ambatolahy, l’action collective a permis l’aménagement d’un circuit touristique à partir des connaissances croisées de scientifiques et des habitants de la communauté rurale. Des actions ont été déployées afin de consolider la gouvernance du VOI et de renforcer la visibilité et la viabilité économique de leurs activités.

Dans un autre fokontany, des actions ont participé à l’amélioration de la durabilité des activités créatrices de revenu, notamment via l’introduction d’alambic de distillation améliorée, réduisant la consommation en bois de chauffe, pour  la production durable du rhum local ou « toaka gasy ».

Rencontre au niveau du fokontany d’Ambodivoangy, Fianarantsoa

Rencontre au niveau du fokontany d’Ambodivoangy, Fianarantsoa © Projet Varuna living forest

À Mohéli, des enjeux liés à la biodiversité et à la sécurisation foncière

À Mohéli, il n’existait pas de laboratoire de recherche avant la création du laboratoire vivant de Mohéli (LVM). Ce laboratoire est maintenant intégré à l’Université des Comores et travaille sur les enjeux liés à la biodiversité terrestre et marine, mais aussi la sécurisation foncière.

À travers le LVM, on a installé une proximité entre les chercheurs scientifiques et les communautés locales. On a brisé les barrières des scientifiques qui disent que le savoir vient uniquement d’eux.

Dr Ali Mohamed Mbaye
Maître de conférences, responsable du LVM

L’île de Mohéli vit sous plusieurs systèmes de droit : droit moderne, droit coutumier et droit musulman. Les membres du LVM se sont pourtant aperçus que les relations entre le droit musulman et le droit de l’environnement étaient peu explicites pour de nombreuses personnes. Ils ont alors entrepris de réunir des praticiens et des universitaires spécialistes de ces deux matières pour identifier dans le Coran, les Hadiths du Prophète, la doctrine et l’usage les dispositions qui permettaient de guider les réflexions des mohéliens en matière de justice socio-écologique. Ce travail a permis de préciser les responsabilités distribuées de nombreux acteurs vis-à-vis des injustices causées par des comportements qui portent atteinte à la communauté de vie de Mohéli dans son ensemble. Le LVM a aussi collecté l’histoire de cinq localités pour enrichir le programme scolaire dans l’idée de faire connaître l’histoire pour comprendre les enjeux actuels.

discussions sur la sécurisation foncière à Moheli dans le cadre du LVM

Discussions sur la sécurisation foncière à Moheli dans le cadre du LVM © Projet Varuna living forest

Des transformations qui dépassent les solutions techniques

Les expériences conduites dans les trois territoires ont permis d’impliquer plus de 1 000 personnes et de contribuer au développement de nouvelles connaissances et compétences, à une meilleure compréhension mutuelle et à l’évolution des relations entre acteurs.

Elles ont également favorisé la formation d’étudiants à la recherche transdisciplinaire et soutenu l’émergence de nouvelles formes d’organisation et de coopération. Trois innovations organisationnelles ont ainsi été institutionnalisées, contribuant à inscrire certaines dynamiques collectives dans la durée.

Ces résultats rappellent que l’innovation ne se limite pas à la mise au point d’une technique ou d’un outil. Elle peut aussi concerner les façons de coopérer, de partager les responsabilités, de produire des connaissances et de prendre des décisions. Pour autant, ces transformations restent fragiles. Leur pérennité dépend de la continuité des partenariats, des moyens disponibles, de la reconnaissance institutionnelle et de la capacité à maintenir une participation effective et équitable. Elle suppose également de rester attentif aux tensions et aux rapports de pouvoir qui peuvent traverser les collectifs.
Un Laboratoire Vivant ne constitue donc pas une méthode prête à l’emploi. C’est une démarche qui demande du temps, de la confiance, des ajustements et une attention constante aux conditions du travail collectif.

Vers une continuité autonome

Le projet Varuna Living Forest a été clôturé en juin 2026 mais les LVT continuent leur trajectoire. Ces expériences invitent à déplacer le regard : la gestion durable de la biodiversité ne dépend pas uniquement de la qualité des connaissances écologiques ou de l’efficacité des dispositifs de conservation. Elle repose aussi sur la capacité des acteurs à construire des relations, à reconnaître la pluralité des savoirs, à discuter les désaccords et à élaborer ensemble des réponses adaptées aux réalités territoriales.