Repenser l’agroécologie et les systèmes alimentaires lors de la Réunion annuelle de MALICA

18/12/2025
Des chercheurs et des acteurs des politiques publiques de toute l’Asie du Sud-Est se sont réunis à l’occasion de la Réunion annuelle de MALICA pour examiner la manière dont l’agroécologie passe du concept à la pratique. Les échanges, nourris par des expériences nationales et des discussions thématiques, ont porté sur l’intégration de l’agroécologie dans les politiques publiques, le rôle des marchés et les conditions d’une coordination durable au-delà des projets.
Vue d’ensemble d’une salle de conférence où des chercheurs et partenaires sont assis autour de tables, écoutant un intervenant présenter des diapositives sur l’agroécologie et les systèmes alimentaires lors de la réunion annuelle de MALICA.
Vue d’ensemble d’une salle de conférence où des chercheurs et partenaires sont assis autour de tables, écoutant un intervenant présenter des diapositives sur l’agroécologie et les systèmes alimentaires lors de la réunion annuelle de MALICA.

La réunion annuelle de MALICA a réuni des chercheurs et des acteurs des politiques publiques de la région. © Cirad

Quand l'agroécologie s'intègre aux cadres politiques

Action nationale pour l’agroécologie

À l’échelle de l’ASEAN, l’agroécologie s’inscrit de plus en plus dans les politiques nationales, portée par un dialogue régional en pleine structuration. Au Vietnam, elle figure désormais dans plusieurs stratégies nationales majeures, notamment la Stratégie pour le développement durable de l’agriculture et des zones rurales 2021-2030, les plans d’action climatique et les politiques de développement rural, en mettant davantage l’accent sur la qualité, tout en continuant de soutenir les objectifs de sécurité alimentaire et d’accès aux marchés.

Au Lao PDR, l’agroécologie s’est développée selon deux trajectoires de politiques publiques initialement parallèles : l’une centrée sur l’agriculture de conservation et régénérative, l’autre axée sur l’agriculture biologique et les dispositifs de certification. Ces approches ont été portées par des acteurs distincts, avec une coordination limitée. L’Initiative lao pour l’agroécologie (LICA) a plus récemment émergé comme une plateforme visant à les rapprocher, un rôle renforcé par les discussions autour des Lignes directrices de l’ASEAN sur l’agroécologie, même si la coordination interinstitutionnelle demeure un défi. Si les efforts politiques ont permis de renforcer les pratiques de production, les normes et la gestion des terres, d’autres dimensions, notamment la nutrition, le genre, l’inclusion sociale et la santé des consommateurs, restent encore peu intégrées.

Un participant s’exprime au micro pendant une session, tandis que d’autres participants écoutent et prennent des notes autour de la table.

Dr Stéphane Gueneau, correspondant du Cirad au Laos. © Cirad

« Il était intéressant de comparer les processus d’institutionnalisation de l’agroécologie dans différents pays, afin d’examiner la diversité des dynamiques et des compréhensions de l’agroécologie, en considérant notamment la manière dont certaines normes, routines et croyances s’intègrent au sein de la société », a expliqué Dr Stéphane Gueneau, correspondant du CIRAD au Lao PDR, lors de la présentation du projet TAFS – Transitions to Agroecological Food Systems: a case for policy support (2021–2023).

Comment ces cadres se traduisent-ils dans les pratiques des systèmes alimentaires ?

Le cas du riz Khao Kai Noi au Lao PDR illustre les limites des approches fondées sur le marché pour accompagner les transitions agroécologiques. Produit dans une zone restreinte, avec une seule récolte par an et des niveaux élevés d’autoconsommation, le riz Khao Kai Noi ne peut être développé à grande échelle selon des stratégies conventionnelles. Si l’indication géographique et les circuits de niche ont permis de structurer certaines composantes de la chaîne de valeur, le seul développement des marchés reste insuffisant pour générer une valeur ajoutée significative pour les agriculteurs ou assurer la durabilité du système de production.

Une femme se tient devant un étal de marché au Laos, présentant des paniers de riz Khao Kai Noi ainsi que des produits à base de riz emballés et des documents de certification, avec une banderole identifiant le produit derrière elle.

Le festival du riz de Khao Kai Noy, organisé par le projet ASSET, coordonné par GRET et CIRAD, en collaboration avec le Département de la gestion des terres agricoles (DALaM) et le Bureau provincial de l'agriculture et des forêts de Xiengkhouang (PAFO), Xiengkhouang 2024 © V. Oeu, ASSET

Les enquêtes auprès des consommateurs confirment ce constat. Le riz Khao Kai Noi est acheté pour son goût et son apparence, et non en fonction de ses modes de production ou de ses certifications. La plupart des consommateurs n’associent pas le riz aux pratiques agroécologiques et accordent peu d’importance aux labels officiels tels que les indications géographiques. La confiance repose avant tout sur l’achat direct et la connaissance du vendeur. Cela souligne la nécessité de mécanismes d’appui opérant « à travers et en arrière-plan des marchés », combinant des outils de marché limités avec des politiques publiques, des approches territoriales et des considérations liées aux moyens d’existence.

Marchés et création de valeur au-delà de la croissance fondée sur l’échelle

Confiance et valeur dans les canaux de commercialisation émergents

Au Vietnam, l'e-commerce apparaît comme un levier potentiel pour soutenir les transitions agroécologiques, en créant des liens plus directs avec les consommateurs, en améliorant la visibilité et la différenciation des produits agroécologiques, et en renforçant la capture de valeur par les agriculteurs.

Toutefois, son efficacité demeure inégale, les compétences numériques limitées et les contraintes logistiques restreignant la participation des petits exploitants agricoles et des organisations collectives.

Un chercheur se tient à l’avant d’une salle de conférence et présente un document projeté à l’écran, tandis que les participants suivent la présentation depuis leurs places lors de la réunion annuelle de MALICA.

Dr Michaël Bruckert, Cirad. © Cirad

« On entend souvent que le commerce électronique permettrait de connecter au marché toute personne disposant d’un téléphone. Nous observons que cela fonctionne principalement pour des acteurs de taille intermédiaire ou importante, qui ont déjà accès aux marchés et ont construit une réputation. […] Lorsqu’on est un petit producteur, sans marque reconnue ni présence sur un marché physique, il devient très difficile d’atteindre des consommateurs éloignés », a expliqué Dr Michaël Bruckert, CIRAD.

Sans coordination, investissements et appui public, les canaux en ligne risquent de reproduire les inégalités de marché existantes plutôt que de les transformer. Le commerce électronique constitue un outil parmi d’autres, dont la contribution dépend de son inscription dans des cadres organisationnels, territoriaux et politiques plus larges.

Diversification sous dépendance au marché

La production du thé de Phousan, dans la province de Xiengkhouang, au Lao PDR, repose sur des systèmes de culture diversifiés, dont beaucoup sont fondés sur l’agroforesterie. Le thé constitue une activité centrale de subsistance, représentant au moins 60 % des revenus pour la moitié des ménages producteurs, tandis que les ventes restent fortement orientées vers le marché chinois, où la valeur ajoutée est largement captée en aval de la chaîne.

Les marchés européens ne se positionnent pas sur les mêmes critères de qualité que les acheteurs chinois et imposent des exigences supplémentaires en matière de transformation, de traçabilité et de production sans déforestation. Les marchés nationaux présentent un réel potentiel, porté par une consommation régulière et une visibilité croissante dans les circuits de distribution urbains, mais demeurent faibles en termes de différenciation des produits et de reconnaissance des prix. La valeur agroécologique reste peu reconnue, tant sur les marchés d’exportation que sur les marchés domestiques, laissant les producteurs pris entre une forte dépendance à un débouché unique et les contraintes associées aux alternatives disponibles.

Les marchés comme espaces de coordination territoriale

Les stratégies de marché peuvent également fonctionner comme des mécanismes de coordination intersectorielle. Dans la province de Moc Châu, au Vietnam, le territorial branding permet d’aligner les pratiques agricoles, le développement touristique et l’action des autorités locales autour d’actifs territoriaux partagés.

Élaborée à travers des démarches participatives et intégrée aux cadres juridiques existants, cette approche vise à renforcer l’action collective et à rendre visibles les pratiques agroécologiques à l’échelle territoriale. Comme l’a souligné le Dr Nguyen Mai Huong (Centre de développement rural, CIRAD) à partir d’une étude de cas du projet ASSET, l’efficacité des stratégies de marque territoriale dépend moins de l’outil de labellisation en tant que tel que des dispositifs de gouvernance, du soutien institutionnel sur le long terme et de la capacité des acteurs locaux à gérer la marque au-delà de son enregistrement formel.

Une chercheuse présente des diapositives sur le branding territorial et la certification dans le cadre du projet ASSET, tandis que les participants suivent la présentation lors de la réunion annuelle de MALICA.

Dr Nguyen Mai Huong, Rural Development Center (RUDEC), Cirad. © Cirad

Assurer la coordination au-delà des cycles de projets

Dans l’ensemble des initiatives discutées lors de la réunion, une difficulté récurrente a concerné la capacité à maintenir les dynamiques agroécologiques au-delà des projets pris individuellement. De nombreuses expériences restent fortement conditionnées par les calendriers de projets, les cycles de financement et les priorités des bailleurs, ce qui complique la pérennisation de la coordination entre acteurs et secteurs une fois les appuis extérieurs achevés.

Les participants ont souligné la fragmentation des interventions entre institutions, disciplines et échelles d’action. En conséquence, les processus d’apprentissage collectif et l’appropriation des politiques reposent souvent sur des réseaux informels et des engagements individuels, plutôt que sur des dispositifs institutionnalisés. Ces limites ne résultent pas d’un manque de solutions techniques ou de cadres conceptuels, mais bien des difficultés à maintenir, dans la durée, la coordination et le portage collectif. Les échanges ont ainsi mis en évidence que, sans mécanismes capables de dépasser les cycles de projets, les transitions agroécologiques risquent de demeurer dispersées et difficiles à consolider, malgré une reconnaissance croissante aux niveaux politique et des marchés.

MALICA, une plateforme de coordination et d’engagement politique

MALICA offre un espace de mise en dialogue entre résultats de recherche et expériences de politiques publiques, avec une attention particulière portée à la manière dont la recherche peut nourrir l’action publique. Au-delà du partage de résultats, les membres ont engagé une réflexion collective sur les cadres de formulation de l’agroécologie dans les processus politiques et sur les leviers permettant à la recherche d’éclairer plus efficacement la prise de décision.

Le renforcement des capacités autour du dialogue science–politique a été identifié comme l’une des contributions majeures de la plateforme. Les formations consacrées aux notes de politique publique (policy briefs) et à la communication orientée vers les décideurs ont aidé les partenaires à clarifier leurs messages et à traduire les résultats de recherche en productions concrètes. Ces activités ont également contribué à une compréhension partagée des différentes modalités d’engagement des chercheurs auprès des acteurs publics, qu’il s’agisse de dialogue direct, d’appui technique ou de contributions à des cadres régionaux tels que les Lignes directrices de l’ASEAN sur l’agroécologie.

Les séminaires scientifiques et les échanges thématiques ont été considérés comme essentiels pour consolider ces apprentissages et renforcer le rôle de MALICA au-delà des projets individuels, en soutenant un engagement plus continu et coordonné avec les processus de politiques publiques, aux niveaux national et régional.

Passer le relais au sein du réseau MALICA

En amont de la Réunion annuelle, le comité de pilotage de MALICA a marqué une transition importante de gouvernance. Dr Dao The Anh (VAAS), qui assurait la présidence du comité de pilotage, a officiellement transmis cette fonction à Dr Hoang Vu Quang (Institute of Strategy and Policy on Agriculture and Environment – ISPAE). Au fil des années, le Dr Dao The Anh a joué un rôle central dans l’orientation des travaux de MALICA et dans le renforcement du dialogue entre recherche et politiques publiques sur l’agroécologie à l’échelle régionale.

La réunion a également coïncidé avec le départ à la retraite de plusieurs membres de longue date du réseau MALICA. Le Dr Dao The Anh prend ainsi sa retraite après de nombreuses années d’engagement et de leadership dans la recherche en agroécologie et le dialogue politique. Dr Estelle Bienabe (CIRAD), coordinatrice scientifique du projet ASSET et contributrice clé à l’élaboration des Lignes directrices de l’ASEAN sur l’agroécologie, ainsi que Dr Fred Unger, Représentant régional pour l’Asie de l’Est et du Sud-Est à l’ILRI, prennent également leur retraite. Un moment convivial organisé à l’issue de la réunion a permis de saluer chaleureusement leur engagement et de les remercier pour leurs contributions durables à la recherche en agroécologie, au dialogue avec les politiques publiques et à la coopération régionale.