Une fois appliqués, que deviennent les pesticides ? Une cartographie des Antilles françaises

Science en action 31 mars 2026
Les pesticides se dégradent naturellement plus ou moins vite. Plus ils sont « persistants », plus ils ont le temps de s’infiltrer dans les sols ou de ruisseler dans les eaux de rivières. Et si l’on pouvait mieux estimer comment cette pollution se diffuse sur un territoire ? C’est ce que propose un modèle de simulation développé par des scientifiques du Cirad, avec le soutien de l’Office français de la biodiversité (OFB). L’outil, appelé « Agri-STAMP », permet d’estimer sur de larges zones la « pression pesticide ». Il est aujourd’hui déployé en Guadeloupe et en Martinique, et le sera prochainement à La Réunion.
Installation d'une sonde sur une rivière du bassin du Galion, Martinique © Y. Sanguine, Cirad
Installation d'une sonde sur une rivière du bassin du Galion, Martinique © Y. Sanguine, Cirad

Installation d'une sonde sur une rivière du bassin du Galion, Martinique © Y. Sanguine, Cirad 

L’essentiel

  • « AgriSTAMP » retrace l’évolution de la « pression pesticide » sur plusieurs années, à l’échelle de bassins versants ou de communes, pour les Antilles françaises. La pression pesticide correspond à la charge en pesticides dans l’environnement ; on parle aussi « d’exposition aux pesticides ». 
  • L’outil, unique en son genre, est un modèle mathématique qui simule des cartes graphiques. Il a été pensé pour les acteurs de la santé publique, ceux de la santé environnementale comme les offices de l’eau, mais ceux du monde agricole.
  • Agri-STAMP les aide à alimenter des diagnostics, mais aussi à explorer l’effet de changements de pratiques agricoles ou de réglementation. 

« Avec une carte, les conséquences deviennent visibles. Vous visualisez les zones où la pression pesticide est la plus forte et les secteurs potentiellement les plus exposés. Le modèle estime cette « pression pesticide » sur de larges zones, par exemple à l’échelle d’une commune. Très utile pour faire un état des lieux de la situation et imaginer des solutions. »

Jérémy Lavarenne est ingénieur agronome au Cirad. Il est actuellement basé au Campus Agro-Environnemental Caraïbe (CAEC) en Martinique, où il travaille à calibrer le modèle Agri-STAMP avec les données de terrain récoltées par différents dispositifs régionaux comme OPALE. Le scientifique dispense des formations de prise en main de l’outil aux agences ou services publics intéressés, par exemple les Offices de l’eau, les Agences régionales de santé (ARS), ou encore les hôpitaux.

Fin 2025, l’outil a ainsi été présenté à différents acteurs de l’environnement, de l’agriculture et de la santé publique aux Antilles et à La Réunion. « Divers acteurs publics, dont les offices de l’eau, les chambres d’agriculture, l’ARS, étaient présents, mais également des acteurs privés, dont des organisations de producteurs, détaille Nolwenn Bougon, chargée de mission recherche à l’OFB. Les premiers retours ont été très positifs. Plusieurs personnes nous ont indiqué que l’outil pouvait être utile à leurs missions quotidiennes. » 

Pour l’OFB comme pour le Cirad, l’intérêt d’Agri-STAMP est double : il doit d’abord répondre aux besoins très concrets des Offices de l’eau, dont l’une des missions principales est d’estimer les pressions et expositions en pesticides auxquelles sont soumis les milieux aquatiques et la biodiversité. Ensuite, l’outil doit faciliter la discussion, via une démarche participative, entre différents secteurs, et notamment entre les acteurs du monde agricole et les acteurs de l’environnement.  

Des cartes d’exposition aux pesticides évolutives et prospectives

Pour connaître la pression en pesticides des territoires, il faut d’abord connaître les pratiques, savoir où les pesticides sont appliqués et en quelle quantité. Agri-STAMP croise donc plusieurs sources de données : le « registre parcellaire graphique » (RPG), qui référence les parcelles agricoles et leur localisation, des informations sur les pratiques agricoles, ou encore les propriétés et les usages des produits phytosanitaires, qui sont notamment issus de la Banque nationale de vente des distributeurs de produits phytosanitaires (BNVD). Le type de sol, en fonction de l’infiltration en eau qu’il permet, ainsi que des données météorologiques nourrissent aussi le modèle.

« On sait ce que les agriculteurs utilisent comme produits grâce à des enquêtes qu’on a menées filières par filières, détaille Jérémy Lavarenne. Par exemple pour une culture donnée, Agri-STAMP sait que des fongicides sont appliqués au 10e et au 60e jour de l’itinéraire technique, tandis que les herbicides ne sont mis qu’au 40e jour. S’il y a de fortes pluies juste après l’application des produits, alors la contamination dans les eaux des rivières voisines peut être plus forte dans les jours qui suivent. » 

pluviomètre dans le bassin du Galion en Martinique

Luc Rangon, technicien à l’IRD, vérifie un pluviomètre dans le bassin du Galion en Martinique. Ces données sont récoltées dans le cadre du dispositif OPALE © Y. Sanguine, Cirad

Les cartes obtenues sont des estimations qui évoluent dans le temps et l’espace. Les résultats changent donc si les itinéraires techniques évoluent, ce qui peut aider les autorités publiques à explorer différents scénarios de réduction des pesticides.

« Réduire de 20 % l’usage des pesticides dans les champs n’assure pas nécessairement une réduction globale de 20 % de la pollution d’un territoire, précise Jérémy Lavarenne. Agri-STAMP permet de tester des scénarios en visualisant l’impact potentiel des changements de pratiques agricoles. »

Dans les versions récentes d’Agri-STAMP, les scientifiques ont aussi intégré les retours des usagers. « La nouvelle interface d’Agri-STAMP a été pensée pour faciliter son utilisation au quotidien, souligne Hélène Udo, cheffe d’unité « Connaissance » de la direction des Outre-mer à l'OFB. Nous souhaitons fournir aux agents un outil pratique, d’où le fait d’écouter leurs retours et d’assurer des formations. » Un suivi régulier et des prochains ateliers sont prévus. 

OPALE : un observatoire de la pollution agricole aux Antilles

En Guadeloupe et en Martinique, deux sites observatoires suivent la contamination des eaux par les pesticides. Plusieurs stations y mesurent différents indicateurs liés à la pollution agricole. Les sites ont été choisis en fonction des activités agricoles voisines. En Martinique par exemple, le bassin versant du Galion est particulièrement représentatif de la diversité agricole et pédoclimatique rencontrée aux Antilles françaises.

Cet observatoire a été installé de manière conjointe par le Cirad, l’IRD, INRAE et le BRGM.

Après les Antilles : La Réunion, l’hexagone ?

Agri-STAMP est actuellement calibré pour des cultures tropicales aux Antilles, et fait aussi l’objet d’un déploiement à La Réunion. Des entretiens avec les autorités publiques réunionnaises, comme l’Office de l’eau ou l’Agence régionale de santé, sont en cours pour évaluer leurs besoins et la possibilité d’adapter l’outil. Pour l’hexagone, un travail d’adaptation du modèle aux cultures tempérées devrait être envisagé avec INRAE.

Agri-STAMP s’inscrit dans des travaux menés de longue date aux Antilles sur les pollutions agricoles, notamment sur la pollution par la chlordécone. Ces travaux et les suivis réalisés ont fortement contribué à mieux documenter les transferts de pesticides et à affiner leur modélisation.

Appareil pour prélever des échantillons d'eau dans une rivière du bassin du Galion, Martinique

Appareil pour prélever des échantillons d'eau dans une rivière du bassin du Galion, Martinique © Y. Sanguine, Cirad 

Référence

Tran Annelise, Dufleit Victor, Bonnal Vincent, Degenne Pascal, Lavarenne Jeremy, Lecat Lucie, Cattan Philippe. 2025. Agri-STAMP: A spatial model representing the use and fate of pesticides over the long term. Science of the Total Environment