Santé mondiale : un nouveau cadre méthodologique pour confirmer l‘élimination des vecteurs d’agents pathogènes

Résultats & impact 24 juin 2026
Une étude coordonnée par le Cirad, impliquant plusieurs organismes de recherche dont l’IRD (France), l’Icipe (Kenya), l’Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), l’IRED et le PNLTHA (Tchad) et le CIRDES (Burkina Faso) parue dans Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) propose un cadre méthodologique innovant pour évaluer avec rigueur l’élimination des vecteurs responsables de maladies tropicales. L’équipe internationale a appliqué cette méthode dans la région du Mandoul, au Tchad au vecteur du parasite responsable de la maladie du sommeil, la mouche tsé-tsé. C’est un résultat des projets TRYPA-NO! 3, avec en partenaires clés l’IRD et le Cirad, et COMBAT, coordonné par le CIRAD.
Santé mondiale : un nouveau cadre méthodologique pour confirmer l‘élimination des vecteurs d’agents pathogènes
Santé mondiale : un nouveau cadre méthodologique pour confirmer l‘élimination des vecteurs d’agents pathogènes

Dans la région du Mandoul au Tchad, où des efforts intensifs de contrôle vectoriel ont été menés contre l’espèce Glossina fuscipes fuscipes, aucun spécimen de mouche tsé-tsé n’a été détecté depuis 2018. © I. Tirados, Liverpool School of Tropical Medicine (LSTM)

Chaque année, plus de 700 000 personnes, en particulier des enfants de moins de cinq ans, meurent de maladies dues à microorganismes pathogènes transmis par des vecteurs tels que les moustiques ou les mouches tsé-tsé. La lutte contre ces maladies repose non seulement sur les traitements médicaux, mais aussi sur le contrôle, voire l’élimination, des vecteurs eux-mêmes.

Au cours des vingt dernières années, une approche intégrée combinant interventions médicales et contrôle vectoriel a permis de réduire considérablement l’incidence de la trypanosomiase humaine africaine, c’est-à-dire la maladie du sommeil. À ce jour, l’Organisation mondiale de la santé a validé l’élimination de cette maladie comme problème de santé publique dans huit pays et vise à l’élimination totale de sa transmission d’ici 2030.

Cependant, une incertitude persiste : l’élimination complète du vecteur, la mouche tsé-tsé, n’a pas été formellement démontrée, laissant planer un risque de réémergence comme ce fut le cas dans les années 1980-1990 avec près de 300 000 cas après la fin des grands programmes de contrôle des années 1960.

Une nouvelle méthode pour mesurer l’élimination

Pour répondre à cette inquiétude, les chercheurs ont développé un cadre de modélisation en six étapes permettant d’évaluer de manière probabiliste l’élimination des vecteurs. Cette approche prend en compte :

  1.  la probabilité de capturer des vecteurs s’ils sont présents (la probabilité de capture),
  2.  la possibilité d’observer une absence de captures même sans élimination réelle (le risque de faux zéros),
  3.  la probabilité d’une extinction naturelle (le point de non-retour),
  4.  le risque de ne pas détecter une rebond de la population (l’alerte précoce),
  5.  le risque de réinvasion par d’autres populations (l’étanchéité du territoire),
  6.  des analyses de sensibilité (la fiabilité du modèle).

Une étude de cas au Tchad

Ce cadre a été appliqué à la région du Mandoul au Tchad, où des efforts intensifs de contrôle vectoriel ont été menés entre 2014 et 2025 contre l’espèce Glossina fuscipes fuscipes. Aucun spécimen de mouche tsé-tsé n’a été détecté depuis 2018, malgré un dispositif de suivi continu.

Ces résultats sont très encourageants et ils sont accompagnés d’une réduction drastique des cas de maladie du sommeil. Cependant, les chercheurs estiment qu’il n’est pas encore possible d’affirmer avec un niveau de confiance supérieur à 90 % que le vecteur a été totalement éliminé, ni que toute population résiduelle disparaîtra naturellement.

Des perspectives prometteuses

L’arrêt du contrôle vectoriel en avril 2025 marque une nouvelle phase d’observation. Selon les projections de cette analyse, si aucune mouche tsé-tsé n’est détectée au cours des deux prochaines années, il sera possible de conclure à son élimination avec une confiance de 99 %.

Un outil pour les décideurs

Ce cadre méthodologique constitue un outil précieux pour les décideurs en santé publique et fait l’objet de discussions avec l’OMS, la FAO, l’OMSA et l’AIEA. Il peut être adapté à d’autres maladies vectorielles, contribuant à orienter les stratégies d’élimination des vecteurs et leur surveillance, et à sécuriser les acquis contre les risques de résurgence. De plus ce cadre peut également être appliqué à la conservation des espèces et la biodiversité en lien avec la disparition de nombreuses populations d’insectes.

Notre approche permet une prise de décision informée pour parvenir à une élimination durable des vecteurs et des maladies qu’ils transmettent.

Antoine Barreaux
Épidémiologiste et modélisateur mathématique au Cirad

Référence

Modeling framework to demonstrate elimination of a vector population: Tsetse elimination in Chad, Proc. Natl. Acad. Sci. U.S.A. 123 (26) e2524729123, https://doi.org/10.1073/pnas.2524729123 (2026).