Booster les micronutriments dans les aliments, par l’agro-écologie, pour résoudre la malnutrition au Sahel

Science en action 27 février 2019
Le Sénégal et l’Ethiopie se lancent dans un projet ambitieux visant à augmenter la présence de micronutriments dans les produits alimentaires de base, par l’usage de pratiques agro-écologiques aux champs. L’idée est de pouvoir ainsi contribuer à résoudre les problèmes de malnutrition affectant les mères et leurs enfants. Une expérience, coordonnée par le Cirad, qui sera conduite jusqu’en 2021 et qui pourrait bien, à terme, bénéficier à d’autres pays Sahéliens.
Mère et son enfant au Sénégal. © C. Dangléant, Cirad

En Afrique subsaharienne, près de la moitié des enfants de moins de 5 ans souffrent de déficit en micronutriments, en particulier de carence en vitamine A, en zinc et en fer, ce qui nuit à leur développement, à leur santé et à leur future capacité de travail, selon l’OMS. C’est aussi ce qu’on appelle la « faim cachée ». L'Éthiopie est classée au plus bas rang (IFPRI, 2017) en termes de qualité des régimes alimentaires des très jeunes enfants (âgés de 6 à 23 mois). Au Sénégal, les carences en micronutriments, notamment en zinc, affectent une jeune femme sur trois et plus de la moitié des enfants de moins de 5 ans. Un problème de malnutrition dont l’origine est liée au manque de diversité des régimes alimentaires traditionnels, pauvres en fruits et légumes (périssables et coûteux), et en produits d’origine animale. Ces retards de croissance et cognitifs pèsent lourd sur le développement de ces pays. La Commission de l’Union Africaine estime les pertes de productivité au travail à 11 % en moyenne sur les produits intérieurs bruts des pays africains.

Les micronutriments suivis du champ jusqu’à l’assiette du consommateur

Un problème auquel ont décidé de s’attaquer le Sénégal et l’Ethiopie, à travers une expérimentation ambitieuse, du champ jusqu’à l’assiette du consommateur…

« L’idée du projet OR4FOOD est de suivre, du champ à l’assiette, trois micronutriments essentiels : le zinc, le fer, et la vitamine A , explique Jean-Michel Médoc, agronome au Cirad et coordinateur du projet. Nous allons suivre ces micronutriments dans la culture de deux céréales très consommées, le mil et le teff, qui seront associés à des légumineuses, telles que le pois en Ethiopie et le niébé au Sénégal, mais aussi la patate douce à chair orangée » . Ce tubercule n’est pas encore cultivé dans les deux régions ciblées par le projet, ni consommé. Il est pourtant riche en bêtacarotène, précurseur de la vitamine A. L’introduction de cette variété est l’une des originalités du projet.

Associer des variétés naturellement riches en micronutriments et fertilisants organiques

« L’autre originalité sera de proposer des systèmes de cultures agro-écologiques, associant des variétés naturellement riches en micronutriments à des pratiques de fertilisation organique. »

Tout un panel de leviers agro-écologiques sera ainsi évalué au champ, en station expérimentale et dans un réseau de parcelles paysannes. Il s’agira de :

  • combiner les variétés cultivées les plus riches naturellement en micronutriments aux matières organiques locales également les plus riches de ces éléments nutritifs,
  • mobiliser les microorganismes locaux pour accroître le transfert des micronutriments des matières organiques aux plantes,
  • optimiser les associations de ces cultures pour maximiser le rendement nutritionnel des parcelles.

Conserver les micronutriments lors de la transformation

Enfin, le projet s’intéressera aux procédés de transformation et de conservation alimentaires (farines complètes pour jeunes enfants).

L’objectif sera de sélectionner les systèmes de culture et procédés de transformation les plus efficients en termes de rendement nutritionnel et les plus facilement adoptables pour les populations rurales ciblées.

Pour l’évaluer, différentes mesures de quantité de micronutriments seront réalisées à la fois dans les aliments - tout au long de leur chaîne de production jusqu’à leur transformation en produits alimentaires et à l’évaluation de leur biodisponibilité pour l’organisme humain – et dans l’environnement. Car comme le rappelle Jean-Michel Médoc : « les micronutriments contenus dans les fertilisants organiques sont potentiellement polluants pour l’environnement si les plantes ne les assimilent pas complètement » . La durabilité environnementale des pratiques mises en œuvre sera donc également évaluée.

Le projet sera mis en œuvre via des plateformes d’innovation dans lesquelles agriculteurs, transformateurs, chercheurs, nutritionnistes et populations bénéficiaires travailleront ensemble.

Le lancement d’OR4FOOD a eu lieu en Ethiopie à l’Université d’Addis-Abeba du 26 au 28 février 2019. Etaient présents les membres du projet, de l’ambassade de France, de l’Union africaine, de représentants de l’Université d’Addis-Abeba, des représentants des Ministères de l’agriculture, de l’Environnement d’Ethiopie et d’acteurs impliqués dans la lutte contre la faim cachée.

OR4FOOD en bref

OR4FOOD est coordonné par le Cirad et financé par l’African Union Research Grants. Il mobilise des agronomes du Cirad, de l’IRD et de l’ISRA, ainsi que des experts en sciences des aliments et de la nutrition de l’ITA, de l’Ucad au Sénégal et de l’Université d’Addis-Abeba en Ethiopie. Ceux-ci font le pari de biofortifier en micronutriments des aliments locaux d’Afrique très consommés, en mettant en œuvre avec les agriculteurs, des pratiques agro-écologiques de sélection de variétés naturellement denses en micronutriments et de fertilisation organique.
Deux régions sont ciblées par le projet : la région de Kaffrine au Sénégal et la région d'Oromia en Ethiopie. Dans ces régions rurales et pauvres, les populations ont un régime alimentaire à base de céréales, qui n’intègre parfois qu’un seul aliment pendant la période de sécheresse (jusqu’à 9 mois dans la région de Kaffrine).