Basse-Casamance : chercheurs, artistes et acteurs du territoire mobilisés pour le patrimoine agroécologique

16/06/2026
Les 3 et 4 juin 2026, à Ziguinchor, se sont tenues les premières Journées du patrimoine agroécologique de Basse-Casamance, un événement scientifique et culturel consacré aux relations entre sociétés, territoires, savoirs et milieux en Basse-Casamance. Chercheurs, experts et artistes s’y sont réunis pour réfléchir aux conditions de reconnaissance, de transmission et de valorisation de cet héritage, aujourd’hui confronté à de profondes transformations.
Le Kadjandou est un outil agraire typique de la Basse-Casamance et de la région des rivières du Sud, spécialement conçu pour façonner les casiers à riz.
Le Kadjandou est un outil agraire typique de la Basse-Casamance et de la région des rivières du Sud, spécialement conçu pour façonner les casiers à riz.

Le Kadjandou est un outil agraire typique de la Basse-Casamance et de la région des rivières du Sud, spécialement conçu pour façonner les casiers à riz. © R. Belmin, CIRAD

Un territoire riche et singulier

Au Sud du Sénégal, la région Basse-Casamance se caractérise par des patrimoines agroécologiques riches et pluriels, issus d’une longue coévolution entre les sociétés locales et leurs milieux : riziculture de mangrove, forets comestibles, pratiques de cueillette, savoirs culinaires, ressources halieutiques et paysages culturels forment un ensemble vivant de relations entre humains et territoires.

L’enclavement relatif de la Basse-Casamance, et la vitalité de ses institutions coutumières en font un espace de résistance face à l’extractivisme néo-libéral, où se déploient des voies d’agroécologie endogènes, fondées non pas sur des paquets techniques importés, mais sur la mobilisation des ressources matérielles et immatérielles déjà présentes dans le territoire. Aujourd’hui, ces équilibres sont menacés par de profondes mutations sociales, économiques, foncières et environnementales.

Les effets du changement climatique, les transformations socio-économiques, les pressions foncières et les mutations des modes de vie fragilisent progressivement ces héritages transmis de génération en génération.

Qualifier, protéger et valoriser le patrimoine agroécologique

La dynamique de recherche-action PRATAM (Potentiels de résilience et d’autodétermination des territoires agroécologiques menacés) vise à caractériser le patrimoine agroécologique de la Basse-Casamance, à analyser les menaces qui pèsent sur lui et à accompagner les acteurs locaux dans sa qualification, sa reconnaissance, son maintien et sa valorisation.

Le PRATAM considère le patrimoine agroécologique non pas uniquement comme un héritage à conserver et à transmettre, mais aussi comme une ressource stratégique pour l’avenir. Il s’agit d’une part d’inventorier les ressources, savoirs, pratiques et paysages qui composent cet héritage vivant, complexe et vulnérable, afin d’en comprendre la composition, les fragilités et les dynamiques de transformation.

D’autre part, PRATAM mobilise le patrimoine agroécologique comme matrice pour penser et accompagner des trajectoires territoriales désirables. La dynamique soutient ainsi l’émergence de coalitions agroécologiques locales, en particulier les DyTAEL de Oussouye et de Bignona, dans la perspective de construire de véritables projets de territoire. Les chercheurs mobilisent des outils d’anticipation et de planification stratégique (prospective territoriale, idéotypage, visionning, backcasting, ingénierie des plateformes) afin d’accompagner la formulation de visions collectives et leur traduction en actions concrètes.

PRATAM accompagne également des initiatives territoriales de valorisation économique, culturelle et politique, qu’il s’agisse du soutien à l’Indication Géographique Madd de Casamance, du Festival des Forêts, ou encore de démarches de conservation autour d’entités menacées comme le Eneng (landolphia hirsuta).

Les chercheurs et experts régionaux de la dynamique PRATAM se sont lancés dans un large inventaire participatif du patrimoine agroécologique de Basse-Casamance.

Les chercheurs et experts régionaux de la dynamique PRATAM se sont lancés dans un large inventaire participatif du patrimoine agroécologique de Basse-Casamance. Ils développent aussi des recherches plus ciblées sur des entités emblématiques et menacées, comme ici une liane oubliée nommée Eneng (landolphia hirsuta). © R. Belmin, CIRAD

Deux journées pour croiser les regards

Les 3 et 4 juin 2026, les chercheurs de la dynamique PRATAM ont organisé les premières Journées du Patrimoine Agroécologique, à l’Université de Ziguinchor. Scientifiques, acteurs socio-politiques et artistes ont croisé les regards afin d’analyser, discuter et opérationnaliser la notion de patrimoine agroécologique, et construire un agenda de recherche et d’action territoriale en Basse-Casamance.

Le programme a articulé sessions thématiques autour des composantes agricole, forestière, halieutique ou culturelle qui fondent la résilience et l’identité régionale. Une séquence a été consacrée aux approches photographiques, cinématographiques et audiovisuelles mobilisées pour documenter les transformations du territoire.

Au-delà des travaux présentés, les échanges ont largement porté sur les perspectives ouvertes par la qualification du patrimoine agroécologique de Basse-Casamance. Les participants ont souligné que l’inventaire engagé dans le cadre du PRATAM constitue un levier au service de l’éducation, de la valorisation culturelle et de l’action politique des DyTAEL de Bignona et d’Oussouye.

Plusieurs interventions ont également rappelé que la patrimonialisation ne devait pas conduire à figer le territoire dans une vision passéiste, mais contribuer au contraire à préserver le caractère vivant et évolutif des relations entre sociétés, savoirs et milieux. Dans cette perspective, la reconnaissance du patrimoine agroécologique est apparue comme un moyen de renforcer la capacité des communautés à construire leur avenir à partir des ressources et des héritages qui fondent leur identité territoriale.

Organisées à l’Université Assane Seck de Ziguinchor, les Journées ont été un important moment d’échange transdisciplinaire.

Organisées à l’Université Assane Seck de Ziguinchor, les Journées ont été un important moment d’échange transdisciplinaire, stimulé par la notion fédératrice de patrimoine agroécologique. © R. Belmin, CIRAD

Une soirée culturelle autour de la photographie et du cinéma

L’événement a été clôturé par une soirée culturelle, le jeudi 4 juin 2026 à l’Alliance Française de Casamance, proposant une immersion dans les patrimoines vivants de la Basse-Casamance, à travers photographie, cinéma documentaire et échanges autour des relations entre territoires, cultures et modes de vie.

La soirée a débuté par le vernissage de l’exposition photographique : « Patrimoine agroécologique de Basse-Casamance – Le regard d’un chercheur photographe » présentée par Raphaël Belmin. À travers une série d’images réalisées au fil d’un travail de recherche-action mené depuis plusieurs années en Basse-Casamance, l’exposition explore les paysages, pratiques, savoirs, formes d’habiter et transformations sociales qui façonnent le territoire.

La soirée s’est poursuivie avec deux projections de films en présence des réalisateurs : « Poisson d’or, poisson africain `» un film documentaire de Thomas Grand consacré aux enjeux contemporains liés aux ressources halieutiques en Afrique de l’Ouest ; « La cérémonie funéraire chez les peuples du Moff Ëvi », un film anthropologique d’Ibrahima Bouya Bassène documentant les dimensions culturelles, sociales et symboliques des rites funéraires en milieu diola.

Soirée de clôture des Journées de l’agroécologie de Basse-Casamance.

Soirée de clôture des Journées de l’agroécologie de Basse-Casamance. © KDRD films, CIRAD

Vers un observatoire du patrimoine agroécologique de Basse-Casamance

A l’issue de ces Journées, PRATAM évolue d’une dynamique exploratoire vers une infrastructure scientifique, universitaire et territoriale plus pérenne. Les premiers résultats montrent une dynamique désormais structurée autour d’un consortium scientifique actif, de deux coalitions territoriales établies et d’un cadre conceptuel stabilisé autour de la notion de patrimoine agroécologique.

Cette trajectoire reste à être renforcée et pérennisée via d’autres ressources et projets, mais elle ouvre déjà la perspective de structurer à terme un véritable observatoire consacré au patrimoine agroécologique, articulant recherche, formation universitaire, action territoriale, création audiovisuelle et mémoire documentaire, avec une inscription physique et institutionnelle durable en Basse-Casamance.

Au-delà de la Basse-Casamance, l'expérience PRATAM ouvre des perspectives d’études comparatives ; elle interroge la manière dont d’autres territoires peuvent mobiliser leurs patrimoines agroécologiques comme ressources pour faire face aux défis contemporains.

Financement

Ce séminaire scientifique et culturel était organisé par l’Université Assane Seck de Ziguinchor (Départements de Sociologie, Géographie et Agroforesterie) et ses partenaires CIRAD INRAE, CREATES, ISRA BAME et Zideoprod. L’événement était soutenu par les projets TSARA-PRATAM, ACROPICS, RADIUS, NBS Invest et l’Ambassade de France au Sénégal.