Quand l’agroforesterie permet de répondre aux défis agricoles et socio-économiques à Madagascar

11/08/2026
Entre les problèmes liés à la fertilité des sols, la variation des conditions climatiques, le besoin de produire plus et durablement dans un contexte de forte croissance démographique, les agriculteurs malgaches ont besoin de développer des solutions efficientes qui tiennent compte de leurs moyens. Pratiqué différemment dans différentes régions de Madagascar, l’agroforesterie se présente comme une solution profitable à la fois du point de vue agricole que socio-économique. Les initiatives en marche sur les Hautes Terres, dans le Sud semi-aride et Sur la côte Est de Madagascar démontrent de manière concrète l’efficacité de ces systèmes agroforestiers qui méritent d’être mis à l’échelle pour faire face aux enjeux nationaux.
Systèmes agroforestiers associant riz et eucalyptus sur les HTC © AIM
Systèmes agroforestiers associant riz et eucalyptus sur les HTC © AIM

Systèmes agroforestiers associant riz et eucalyptus sur les HTC © AIM

Depuis 1950, Madagascar a perdu près de la moitié de ses forêts. Au rythme actuel de déforestation - environ 100 000 hectares par an - leur disparition quasi totale d’ici 2050 n’est plus une simple projection, mais un scénario crédible et inquiétant pour le pays tout entier.

En parallèle, l’agriculture peine à répondre aux besoins de la population. Malgré des climats et des sols variés, les rendements restent faibles. Les pratiques agricoles, souvent contraintes par le manque de moyens, contribuent à l’appauvrissement des sols : culture sur brûlis (tavy), labours répétés, manque d’intrants, jachères trop courtes. La baisse des rendements et l’épuisement des sols poussent alors les producteurs à défricher forêts et sous-bois. Cela entretient le cercle vicieux de la déforestation, de l’érosion et de l’appauvrissement, le tout aggravé par des aléas climatiques de plus en plus extrêmes.

Remettre l’arbre au cœur des champs

Face à ces défis, l’agroforesterie propose une voie concrète : réintroduire ou maintenir l’arbre dans les systèmes agricoles. Sur une même parcelle, cultures et arbres cohabitent, interagissent et peuvent se renforcer mutuellement : on parle alors de systèmes agroforestiers (SAF).

Ces associations transforment profondément le fonctionnement des exploitations. Les sols sont mieux protégés et enrichis, la rétention et l’infiltration de l’eau sont améliorées, et les cultures sont moins exposées aux ravageurs et aux aléas climatiques. En parallèle, les producteurs diversifient leurs productions et leurs sources de revenus, améliorant ainsi leur sécurité alimentaire.

Produire, diversifier et sécuriser grâce à l’agroforesterie

SAF dans le Sud © CTAS

SAF dans le Sud © CTAS

L’un des principaux atouts de l’agroforesterie est d’améliorer les conditions de production agricole. En protégeant les sols, en régulant la température et en maintenant l’humidité, elle rend les cultures plus résistantes aux aléas climatiques. Les rendements deviennent plus stables, et les exploitations plus résilientes.

Sur la côte Est, certains SAF à base de girofliers génèrent jusqu’à vingt fois plus de valeur par jour de travail que des monocultures et constituent de véritables piliers pour l’économie locale. Toutefois, cette performance économique s’accompagne presque toujours d’une dépendance aux marchés internationaux. Comme le café hier, et la vanille plus récemment, l’exemple actuel du cacao, dont les prix ont fortement chuté entre fin 2025 et début 2026 (passant de 8 000 - 10 000 ariary/kg à 3 000 ariary/kg pour les fèves fraîches), rappelle la fragilité des systèmes qui reposent sur une seule culture de rente.

Sur les Hautes Terres Centrales, la forte croissance urbaine incite les producteurs à augmenter et diversifier leurs productions pour approvisionner les villes. Les SAF horticoles associant arbres fruitiers et cultures maraîchères permettent de diversifier les revenus et l’alimentation des ménages. Par ailleurs, les SAF associant Eucalyptus et riz pluvial permettent de conjuguer production de bois-énergie tout en obtenant durant au moins deux années des rendements en riz comparables aux parcelles rizicoles en monoculture (environ 1,9 t/ha).

Dans chacun de ces contextes, la diversification apparaît aujourd’hui comme une condition essentielle. En associant cultures vivrières, légumineuses, arbres fruitiers et production de bois-énergie, les producteurs réduisent leur exposition aux risques, stabilisent leurs revenus et renforcent leur sécurité alimentaire. L’enjeu n’est plus de miser sur une culture phare, mais de construire des systèmes adaptés aux contextes locaux et aux fluctuations des marchés.

Répondre à la demande en bois-énergie

SAF dans la côte Est © CIRAD

SAF dans la côte Est © CIRAD

A Madagascar, l’approvisionnement en bois-énergie est la deuxième cause de déforestation après l’agriculture sur brûlis. Consommé par plus de 90% de la population, le bois reste de loin la principale source d’énergie domestique pour la cuisson. Cette dépendance exerce une pression considérable sur les forêts, puisque la consommation annuelle est estimée à 18 millions de mètres cubes, le double de la capacité de production durable des forêts malgaches. Ainsi, dans de nombreuses régions, la raréfaction du bois entraîne déjà une flambée du prix du charbon qui menace l’accès à la cuisson et donc l’alimentation de la population.

L’équilibre est également menacé sur la Côte Est en raison des besoins en bois de chauffe de la filière huiles essentielles : s’il s’agit d’une activité d’exportation importante pour l’économie malgache, le secteur est aujourd’hui la troisième cause de déforestation (avec des besoins allant jusqu’à 100 kg de bois pour un litre d’huile).

Dans ce contexte tendu, où le bois devient plus rare et plus cher, l’agroforesterie offre une réponse pragmatique. En intégrant des arbres dans les parcelles agricoles, elle permet de produire du bois localement sans recourir aux forêts naturelles. Elle contribue ainsi à sécuriser l’approvisionnement en bois-énergie, tout en soutenant la production agricole. Dans certaines zones, elle permet également d’améliorer la réussite des plantations forestières, avec des taux de survie en hausse.

Restaurer les sols pour durer

La fertilité des sols est au cœur des enjeux agricoles malgaches. Dans de nombreuses régions, elle constitue le principal facteur limitant la production.
Ici encore, les systèmes agroforestiers apportent des solutions concrètes. Les arbres et arbustes légumineux produisent de la biomasse, enrichissent les sols et stimulent leur activité biologique. Les légumineuses, comme le pois d’Angole dans le Sud, fixent l’azote de l’air et contribuent à fertiliser les cultures. Dans certains contextes, où les intrants sont absents, ces mécanismes représentent la principale, et parfois l’unique, source de fertilisation.
Des systèmes agroforestiers adaptés à chaque territoire

Sur la côte Est, les systèmes agroforestiers sont anciens et particulièrement développés. Le projet BiodivClo, porté par l’Agence Nationale de la Recherche française entre 2023 et 2026, s’intéresse aux agroforêts structurées autour de cultures de rente telles que la vanille, le girofle ou le litchi. Avec le déclin du café, ces systèmes ont évolué vers des formes très diversifiées, où cohabitent cultures vivrières, arbres forestiers et plantes médicinales. Cette diversité constitue à la fois une source de revenus et un filet de sécurité pour les ménages.

Travaillant depuis longtemps sur les cultures de rente à Madagascar, comme le giroflier, le cacaoyer et le litchi, j’ai pu mesurer tout l’intérêt des systèmes agroforestiers, en particulier pour le cacaoyer. Associé à d’autres arbres, il bénéficie de meilleures conditions de croissance et permet de produire un cacao de qualité.
Depuis 2025 j’ai lancé la chocolaterie artisanale EKA à Toamasina avec l’objectif de redynamiser la filière, en encourageant les producteurs à ré-introduire des cacaoyers dans leurs SAF. Des défis subsistent toutefois, notamment dans la conception des systèmes (positionnement des cacaoyers, choix des espèces associées, …

Fanjaniaina Fawbush
Chercheuse à l’ESSA et fondatrice de la chocolaterie EKA à Toamasina

Dans le Sud semi-aride, où les sols sont particulièrement pauvres et les intrants quasi absents, l’agroforesterie prend encore une autre forme. Dans la région Androy, le CTAS et le GRET explorent depuis plusieurs années le potentiel du pois d’Angole (Cajanus cajan), une légumineuse arbustive pluriannuelle adaptée aux sols pauvres et tolérante à la sécheresse. Véritable allié, il contribue à la restauration de la fertilité des sols tout en fournissant des ressources alimentaires, fourragères et du bois de chauffe. Utilisé en haies, il constitue une barrière efficace contre l’érosion éolienne. L’impact et la diffusion des SAF intégrant le pois d’Angole ont ainsi été étudiés à travers le projet ProSol (2018-2026), porté par la GIZ et l’Union européenne.

Dans le Sud de Madagascar, l’agroforesterie est une réponse concrète au changement climatique et à la raréfaction du bois. Avec plus de 179 000 arbres plantés, les blocs agro-écologiques renforcent la résilience des communautés. Le cajanus y joue un rôle central : protection des cultures, restauration des sols et énergie locale, utilisée par plus de 90 % des ménages. Un levier direct d’autonomie et de développement pour les producteurs.

RANAIVOHARIMANANA Tolotra Henintsoa
Directrice exécutive du Centre Technique Agroécologique du Sud (CTAS)

Sur les Hautes Terres Centrales, la situation est différente. Les sols sont fortement dégradés et les arbres rares. Les systèmes agroforestiers y sont plus récents, mais en développement. Le projet DINAAMICC, financé par l’Union européenne dans le cadre du programme DeSIRA (2022–2026), a permis d’identifier plusieurs modèles, notamment des systèmes associant eucalyptus et cultures vivrières. Ces approches sont également mises en œuvre dans le projet DIABE 2, qui s’inscrit dans le programme AFAFI Centre 2 (2024-2028), également financé par l’Union européenne. En combinant production agricole et plantation d’arbres, ces systèmes permettent de sécuriser les parcelles reboisées pour mieux répondre à la demande croissante en bois-énergie, tout en contribuant à la sécurité alimentaire et à la restauration des sols.

L’agroforesterie : un modèle d’avenir à renforcer

 En conciliant production agricole, préservation des ressources naturelles et amélioration des conditions de vie, l’agroforesterie apparaît comme un modèle particulièrement adapté aux réalités de Madagascar. Elle permet aussi de développer de nouvelles filières (poivre sauvage, baie rose), d’en relancer d’autres (cacao, café, vanille) et de réduire la dépendance aux marchés internationaux grâce à la diversification.

Pourtant, malgré son potentiel, le développement de l’agroforesterie est encore limité. Les initiatives existent, portées par de nombreux acteurs mais demeurent trop souvent dispersées.

Le véritable enjeu est désormais de changer d’échelle. Ce qui suppose d’accompagner davantage les producteurs, en leur donnant accès à des conseils de proximité adaptés, à des financements et à des ressources techniques répondant à leurs besoins. Cela implique aussi de structurer une vision commune, à travers une stratégie nationale capable de coordonner les actions et d’inscrire l’agroforesterie dans les politiques publiques.

À Madagascar, l’agroforesterie regroupe des pratiques anciennes, bien développées sur la côte Est et en développement dans les régions semi-arides et les Hautes Terres.

Malgré le potentiel de l’agroforesterie face au changement climatique, elle reste peu structurée au niveau national ce qui limite son développement à grande échelle. L’Alliance Agroforesterie de Madagascar, créée en 2023, rassemble plus de 60 acteurs (institutions, ONG, secteur privé, organisations de producteurs et chercheurs) dans l’objectif de fédérer les acteurs, diffuser les pratiques et renforcer son intégration dans les politiques publiques.

Fanambinantsoa Noromiarilanto
Coordinatrice de la plateforme Alliance Agroforesterie Madagascar

Planter aujourd’hui pour sécuriser demain

L’agroforesterie n’est pas une solution miracle. Mais c’est une réponse concrète, déjà à l’œuvre sur le terrain, à des défis qui s’entrecroisent : produire davantage, fournir les populations en bois énergie en préservant les ressources, et sécuriser les revenus des producteurs.

Elle invite à repenser les systèmes agricoles en profondeur, en réintroduisant de la diversité là où la simplification a montré ses limites.

La question n’est donc plus de savoir si l’agroforesterie fonctionne. Elle fonctionne déjà.

La question est désormais la suivante : comment lui donner les moyens d’un déploiement à la hauteur des enjeux du pays ?