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Placer les aliments autochtones au cœur de systèmes alimentaires africains plus sains et plus durables
Arlène Alpha, chercheuse au Cirad et chef de projet CoE-FS et FAMA, a présenté l’approche multidisciplinaire de FAMA. © Diaulos Media/CoE-FS.
En Afrique, l’évolution des régimes alimentaires contribue à un triple fardeau de la malnutrition de plus en plus marqué, associant sous-nutrition, carences en micronutriments et maladies non transmissibles liées à l’alimentation. Dans le même temps, de nombreux aliments autochtones et traditionnels restent sous-utilisés, malgré leur valeur nutritionnelle, culturelle et environnementale.
Ces aliments peuvent-ils contribuer à relever certains des défis actuels en matière d’alimentation et de nutrition ? C’est la question au cœur du projet Food and Microbiota (FAMA). Pendant deux ans, des chercheurs ont travaillé avec des communautés, des agriculteurs, des entreprises du secteur alimentaire et des décideurs en Afrique du Sud et au Sénégal pour étudier le potentiel des aliments autochtones en matière de santé du microbiote intestinal et d’alimentation plus saine. Il s’agissait également de comprendre ce qui serait nécessaire pour que ces aliments soient produits et consommés plus largement.
Le projet a été mis en place dans le cadre de l’initiative Transforming Food Systems and Agriculture through Research in Partnership with Africa (TSARA), avec le soutien de l’Ambassade de France en Afrique du Sud et du CIRAD.
Aller au-delà de la nutrition pour comprendre l’ensemble du système alimentaire
FAMA a réuni des compétences allant de la recherche sur les consommateurs à la transformation des aliments, en passant par la microbiologie, l’agriculture et les politiques publiques. Plutôt que de considérer les aliments autochtones sous le seul angle nutritionnel, le projet s’est intéressé aux systèmes qui déterminent ce que les populations peuvent produire, acheter, préparer et consommer.
Quatre aliments végétaux traditionnels africains, dont des produits à base de sorgho tels que le motoho et l’amarante, ont été étudiés auprès de différentes communautés. Les travaux ont associé des études auprès des consommateurs à des analyses en laboratoire des aliments et du microbiote intestinal, ainsi qu’à des recherches sur la production, la transformation et les politiques publiques.
Cette approche interdisciplinaire a été l’une des caractéristiques majeures du projet.
FAMA est un exemple des partenariats interdisciplinaires nécessaires pour transformer les systèmes alimentaires contemporains.
L’atelier de clôture a permis de réunir ces différentes perspectives et de faire ressortir un enseignement central du projet : améliorer les régimes alimentaires ne peut être dissocié des systèmes alimentaires plus larges qui les rendent possibles.
Ce que pensent les consommateurs compte autant que ce que contiennent les aliments
Les recherches ont montré que revitaliser les aliments autochtones nécessitera davantage que de démontrer leur valeur nutritionnelle.
Dans les communautés sud-africaines concernées par le projet, de nombreux consommateurs continuent d’associer les aliments traditionnels à la santé et au bien-être. Pourtant, les jeunes générations les connaissent de moins en moins, à mesure que l’urbanisation, l’évolution des modes de vie et des préférences alimentaires transforment les habitudes de consommation.
Le Sénégal présente une situation différente. Les plats traditionnels suscitent un regain d’intérêt et semblent de plus en plus compatibles avec les modes de vie contemporains. Les consommateurs les associent de plus en plus à la santé et à la nutrition, au-delà de leur seule dimension culturelle.
Ces différences montrent l’importance de comprendre les dimensions sociales et culturelles des choix alimentaires. L’avenir des aliments autochtones dépendra non seulement de leurs propriétés nutritionnelles, mais aussi de leur adéquation avec les modes de vie, les attentes et les aspirations des consommateurs d’aujourd’hui.
Explorer le lien entre aliments traditionnels et santé du microbiote intestinal
FAMA s’est également intéressé aux interactions entre les aliments traditionnels africains et le microbiote intestinal, c’est-à-dire l’ensemble des micro-organismes présents dans le système digestif et qui jouent un rôle important dans la santé humaine.
Des expériences en laboratoire utilisant une digestion in vitro ont suggéré que les aliments étudiés pouvaient avoir une influence positive sur les communautés microbiennes intestinales. Toutefois, les résultats variaient selon l’aliment étudié, le protocole de digestion et le donneur. Ces résultats constituent donc des indications encourageantes, mais ne fournissent pas de preuve définitive quant aux effets de ces aliments sur la santé humaine.
Ils viennent néanmoins enrichir un nombre croissant de travaux mettant en évidence l’intérêt potentiel d’une alimentation diversifiée et riche en végétaux.
À l’image des régimes méditerranéens, les régimes africains diversifiés et riches en végétaux favorisent des communautés microbiennes plus saines que les régimes occidentalisés fortement transformés.
Le projet a également étudié comment les cultures autochtones pourraient être adaptées aux environnements alimentaires contemporains. Le sorgho, par exemple, peut être transformé en produits alimentaires pratiques tout en conservant certaines caractéristiques nutritionnelles, notamment un impact glycémique potentiellement plus faible.
Pour que ces produits soient davantage acceptés, des données scientifiques plus solides seront toutefois nécessaires. Lors de l’atelier de clôture, les participants ont souligné que des preuves robustes seront indispensables pour étayer de futures allégations de santé, renforcer la confiance des consommateurs et encourager les investissements dans les produits alimentaires autochtones.
Des agriculteurs aux marchés, la chaîne de valeur fait partie de la solution
Redonner une place aux aliments autochtones dans les assiettes suppose aussi de garantir leur disponibilité. Les recherches menées dans les communautés sud-africaines ont montré que l’autoproduction et la cueillette restent des moyens importants d’accéder aux aliments traditionnels. Le soutien à ces aliments ne peut donc pas reposer uniquement sur les marchés conventionnels.
Parallèlement, des travaux menés avec des agriculteurs et de petites entreprises ont exploré les possibilités de renforcer la production, la transformation agroalimentaire et le développement de nouveaux produits. Ces initiatives ont montré le potentiel des aliments autochtones pour créer des opportunités économiques tout en contribuant à des systèmes agricoles plus diversifiés.
Des obstacles importants subsistent néanmoins. Les producteurs et les entreprises rencontrent des difficultés pour accéder à des semences de qualité, aux connaissances techniques, aux technologies de transformation adaptées, aux financements et à des marchés fiables.
Le renforcement de ces chaînes de valeur pourrait ainsi produire des bénéfices qui vont au-delà de la seule diversification alimentaire. Il pourrait soutenir les moyens de subsistance en milieu rural, créer des opportunités pour les petites entreprises et contribuer à des systèmes agricoles plus résilients face au changement climatique.
Le renforcement de ces chaînes de valeur pourrait ainsi produire des bénéfices qui vont au-delà de la seule diversification alimentaire. Il pourrait soutenir les moyens de subsistance en milieu rural, créer des opportunités pour les petites entreprises et contribuer à des systèmes agricoles plus résilients face au changement climatique.
Créer un environnement politique favorable
Les discussions de clôture ont également mis en évidence le rôle des politiques publiques. Malgré une reconnaissance croissante de la valeur nutritionnelle, environnementale et culturelle des aliments autochtones, le soutien des institutions publiques reste limité dans de nombreux contextes. Une gouvernance fragmentée et des cadres politiques qui privilégient une agriculture orientée vers les grandes filières peuvent rendre plus difficile le développement de systèmes alimentaires locaux diversifiés.
Les participants ont appelé à une meilleure coordination entre les pouvoirs publics, les chercheurs, les acteurs du secteur alimentaire et la société civile. Cette collaboration sera nécessaire pour traduire les données scientifiques en politiques capables de soutenir les producteurs tout en rendant une alimentation plus saine et diversifiée plus accessible aux consommateurs.
La commande publique pourrait notamment constituer un levier pour créer de la demande, par exemple en intégrant les aliments autochtones dans les repas scolaires et d’autres programmes alimentaires publics.
Et après le projet FAMA ?
La clôture du projet FAMA, le 30 Juin 2026, marque la fin d’un projet, mais pas celle des questions qu’il a soulevées.
Les participants ont identifié plusieurs priorités pour les années à venir : développer les banques communautaires de semences ; soutenir les petites entreprises qui développent des produits alimentaires autochtones ; renforcer la commande publique ; améliorer la coordination entre les différents ministères et administrations ; poursuivre les recherches sur le microbiote intestinal ; protéger la propriété intellectuelle ; et consolider les données scientifiques nécessaires à de futures allégations de santé.
Un message s’est dégagé de l’ensemble de ces priorités : les connaissances doivent circuler au-delà de la communauté scientifique.
Si les aliments autochtones doivent jouer un rôle accru dans les futurs systèmes alimentaires africains, les enfants et les jeunes devront pouvoir les redécouvrir. Les consommateurs ont besoin d’informations accessibles sur leur valeur nutritionnelle et culturelle. Les décideurs et les professionnels de santé ont besoin de données pour éclairer leurs décisions. Les agriculteurs et les entreprises ont besoin de connaissances pratiques et d’un accompagnement pour développer des chaînes de valeur viables.
Le projet FAMA a montré que le potentiel des aliments autochtones ne peut être réduit à une seule propriété nutritionnelle ni à une seule étape de la chaîne alimentaire. Leur contribution à une alimentation plus saine et à des systèmes alimentaires plus durables repose sur la capacité à relier recherche, agriculture, transformation alimentaire, marchés, culture, comportements des consommateurs et politiques publiques.
Le prochain défi consiste désormais à transformer ces connaissances en actions et à faire en sorte que la richesse et la diversité des aliments traditionnels africains deviennent un atout pour les systèmes alimentaires de demain.