Objectif :
Les premières activités ont été menées par l'INRAF et le Cirad dans le cadre du Projet de Développement Rural des quatre districts du Sud de la Province de Sayaboury de 2000 à 2002. En janvier 2003, le Programme National Agroécologie (PRONAE) a été initié avec une extension des activités dans la province de Xieng Khouang.
A terme, ce programme doit être en mesure, à la fois de proposer aux décideurs politiques des systèmes de production alternatifs pour la fixation d’une agriculture durable et préservatrice de l’environnement, et aussi d’assurer leurs transferts auprès des acteurs du développement et des collectivités.
Province de Sayabouri (zone de corridor du Mékong).
Province de Kieng Khouang (zone d'agriculture de montagne).
INRAF (Institut National de Recherches Agricoles et Forestières), Laos.
MAF (Ministère de l'Agriculture et des Forêts) de la RDP Lao.
AFD (Agence Française de Développement).
FFEM (Fonds Français pour l'environnement Mondial).
Dans le cadre du « Programme de Capitalisation en Appui à la Politique de Développement Rural », le Ministère de l’Agriculture et des Forêts de la RDP Lao (MAF), l’AFD, le FFEM, le NAFRI et le Cirad ont conforté le PRONAE dans les provinces où des actions avaient déjà été initiées.
Dans cette dynamique, en 2005, une circulaire du Conseil des Ministres et un décret du MAF ont été formulés visant à la promotion de systèmes sur couvert végétal au niveau national et à l’insertion de principes agroécologiques dans le cursus des différentes écoles d’agriculture du pays.
Au Laos, l’agriculture, largement dominée par la riziculture, constitue le premier secteur économique. Elle occupe plus de 80 % de la population active constituant 50 % du produit national brut. Depuis 1994, on observe une fracture grandissante entre les deux grandes zones de production, que sont les zones de montagne, les plus isolées, et les zones de corridor du Mékong qui bénéficient de meilleures conditions d’accès aux marchés. En zones de montagnes, les systèmes traditionnels se trouvent aujourd’hui de plus en plus fragilisés du fait de la pression démographique croissante et d’une allocation de terres par famille très souvent insuffisante. En zone de plaine, et notamment dans la province de Sayaboury, le diagnostic des pratiques agricoles met en évidence une dégradation massive du milieu physique. Cela signifie que, même dans ces zones à fort potentiel le milieu naturel peut être dégradé très rapidement avec des conséquences économiques, et sociales négatives.
On mesure bien dans ce contexte la nécessité de développer des alternatives techniques qui permettent, d’une part, la fixation d’une agriculture de montagnes diversifiée et rentable, et, d’autre part, la promotion d’une agriculture de plaine, orientée vers les marchés, et devant répondre elle aussi aux critères de durabilité socio-économique et environnementale. Les techniques agro-écologiques à base de systèmes de cultures avec semis direct et couverture végétale (SCV) ouvrent de nouvelles perspectives.
Les enjeux des SCV au Laos
1/ L’agriculture marchande du corridor du Mékong
A titre d’exemple, la transposition d’un schéma thaïlandais caractérisé par l’utilisation d’une mécanisation lourde et la présence de nombreux intrants s’est opérée progressivement au sud de la province de Sayaboury. Aujourd’hui, l’absence de périodes de jachère, l’élimination systématique de la matière organique et les actions mécaniques répétées (labours) fragilisent l’écosystème cultivé et entraînent une dégradation des infrastructures rizicoles et routières en aval.
Construits à partir des cultures pratiquées dans cette zone (Coïx lacryma Jobi, Vigna umbellata et maïs), de premiers SCV basés sur la gestion des résidus de cultures sont en cours de vulgarisation. Dans un deuxième temps de nouvelles alternatives sont proposées avec utilisation de plantes de couverture et une meilleure intégration entre les systèmes (culture, élevage, pérenne) est recherchée. Les premiers résultats obtenus mettent en évidence une réduction marquée des coûts de production, des temps de travaux, une augmentation de la marge nette et de la valorisation de la journée de travail.
2/ Des alternatives aux pratiques de défriche-brûlis
Le challenge est de monter les bases d’une agriculture stabilisée, diversifiée et préservatrice de son environnement naturel. L’approche agroécologique propose trois alternatives :
Principe de précaution : préservation anticipée de la ressource sol
La substitution des opérations traditionnelles de défrichement par un abattage manuel sans brûlis, associée à l’implantation simultanée de légumineuses de couverture volubiles à très puissant développement végétatif qui digèrent la biomasse abattue, permet de conserver les potentialités physiques et biologiques originelles du sol, et d’améliorer sa richesse initiale en azote minéralisable.
Préservation du potentiel productif
Si la jachère a été brûlée suite à la défriche, il s’agit de couvrir le sol par des espèces qui permettent simultanément de la protéger et d’offrir des ressources additionnelles (fourragères et grains) en contre saison. Ces espèces seront valorisées comme couvertures mortes dans lesquelles seront semées des cultures vivrières.
Restauration du potentiel productif
Le challenge est de réduire la durée de jachère par l’utilisation d’espèces au fort pouvoir régénérant et de produire en même temps des grains et des ressources fourragères. C’est ainsi que cette période de restauration du potentiel productif peut-être valorisée dès la première année par l’implantation de tubercules tel que le manioc en association avec des espèces du genre Brachiaria et des légumineuses (S. guianensis). En deuxième année, la parcelle est subdivisée avec une moitié conservée en fourrage et l’autre moitié cultivée en riz associé à des plantes de couverture.
3/ La mise en valeur des plaines d’altitude et la protection des bassins versants
Dans la province de Xieng Khouang de vastes unités de la plaine d’altitude sont faiblement valorisées pour l’agriculture et l’élevage. Ces grandes unités, situées entre 800 et 1 100 m d’altitude, sont des savanes herbacées avec des peuplements naturels de pins. Elles sont majoritairement axées sur l’élevage extensif de gros ruminants et sur des aménagements rizicoles.
La régénération de ces sols peut s’effectuer par :
L’utilisation d’espèces fourragères au fort pouvoir structurant en rotation avec des cultures vivrières et/ou commerciales.
Des techniques d’écobuage suivies de rotations diversifiées en semis direct. L’écobuage permet d’augmenter la quantité de phosphore assimilable pour les cultures, entraîne une augmentation du pH et la libération de nombreux éléments minéraux Ca, K, Mg.
Des premiers résultats mettent en évidence que ces deux alternatives offrent des perspectives nouvelles pour la mise en valeur, à moindre coût, de ces zones.
4/ Les rizières à mauvaise maîtrise de l’eau
Le coût initial des aménagements rizicoles et de leurs réhabilitations posent très souvent le problème de la rentabilité économique de ces ouvrages lorsque les rendements de riz n’atteignent que très rarement 3t/ha. La mise au point de systèmes rizicoles alternatifs, qui associent des variétés de riz de large adaptabilité et des SCV, permet d’envisager une meilleure valorisation de ces périmètres à mauvaise maîtrise de l’eau.
5/ La diversification culturale et l’intégration agriculture - élevage - arbres
L’amélioration des potentialités productives du milieu par les SCV favorise la diversification et l’intégration des différentes composantes d’un système de production. L’accroissement du niveau de diversification est largement favorisé par l’utilisation de couvertures végétales, multi-usages, qui assurent des ressources (fourrages et grains) de qualité, aussi bien en conditions pluvieuses qu’en saison sèche et qui sont valorisables dans les différents ateliers de production animales (élevage de gros ruminants, pisciculture, aviculture…).
L’augmentation de la diversification, associée à une amélioration des conditions de vie, constitue un élément clef pour l’adoption de ces systèmes.
Modalités d’intervention : un travail au service des communautés rurales
L’approche systémique mise en oeuvre permet :
- De produire un diagnostic de base, agro-socio-économique, déterminant pour hiérarchiser les programmes à mettre en œuvre.
- De créer une gamme de systèmes innovants, performants pour une dynamique de restauration rapide du potentiel productif du sol à moindre coût, diversifiés, économes en intrants et en main d’œuvre.
- D’adapter et de valider ces systèmes innovants :
- Dans le cadre de groupements d’agriculteurs.
- A l’échelle des terroirs afin d’intégrer la gestion collective de l’espace.
- De développer des formations professionnelles adaptées pour les agriculteurs, les agronomes-chercheurs et l’ensemble des partenaires du développement.
- D’évaluer et de vérifier la qualité de cette offre technologique auprès des agriculteurs, compte tenu des conditions particulières rencontrées : écologiques, agro-techniques, socio-économiques et politiques.
- De développer de l’expertise pour les partenaires de la recherche et du développement.
A l’image de la réussite du Sud Brésil, cette démarche est d’autant plus efficace que les agriculteurs sont organisés en groupe d’échanges et de travail et que les différents acteurs sont impliqués dès le départ (secteur privé, recherche et développement). Cette phase de constitution de groupements de validation a été conçue pour élargir le domaine d’application en passant de l’échelle de la parcelle et de l’exploitation à l’échelle du terroir. Il s’agit d’aborder la problématique de la gestion collective de l’espace, les circuits d’approvisionnement et de vente, les stratégies de production et l’intégration des systèmes. L’objectif fixé est de favoriser l’interaction entre les groupements constitués dans ces terroirs de référence et les autres agriculteurs demandeurs d’appuis et d’analyser les dynamiques d’organisation et de transfert au sein du village.
Challenges pour une vulgarisation à large échelle des SCV
1/ L’allocation du foncier
Des actions collectives d’aménagement de l’espace peuvent être abordées mais elles soulèvent le problème de l’appropriation individuelle ou collective du foncier et donc de l’utilisation des aménagements qui pourraient être réalisés. L’insuffisance de terres allouées pour les zones d’agriculture de montagne, encore largement centrées sur les pratiques de défriche-brûlis, est le problème majeur si l’on souhaite aborder la gestion des ressources naturelles et la protection des sols cultivés.
2/ Gestion des couvertures végétales à l’échelle de la communauté
Une meilleure intégration agriculture-élevage-espaces naturels doit être recherchée pour une utilisation fourragère raisonnée des résidus de culture et des couvertures végétales. Les avantages agro-socio-économiques des SCV devraient amener les communautés à définir des règles collectives visant à protéger les couvertures végétales (divagation des animaux, feux de brousse…).
3/ L’accès au crédit
L’absence de crédit est présentée par les agriculteurs comme une des contraintes majeures pour l’accès aux innovations techniques. Cet accompagnement est donc nécessaire et doit être programmé au sein des villages où des actions sont engagées. Ce crédit pourra varier dans ses formes : semences, intrants et mécanisation.
4/ L’accès à la mécanisation
L’accès à la mécanisation agricole doit être recherché afin de faciliter la vulgarisation de ces systèmes. Des outils spécifiques de semis et de pulvérisation sont introduits. Ils doivent répondre aux différentes échelles de travail : manuel, motoculture et mécanisation « lourde » afin d’éviter toute dépendance des agriculteurs vis-à-vis des prestataires de service.
5/ L’accès aux matériels végétal et aux intrants
Le matériel végétal doit être présent dans chaque village afin de permettre une multiplication aisée par les agriculteurs. Il est nécessaire de s’inscrire très rapidement dans un schéma de production autonome de ces espèces au sein des terroirs où des actions sont engagées. Pour l’approvisionnement en intrants, il est possible d’intervenir à plusieurs niveaux :
- Informer et orienter les commerçants sur certains intrants attendus par les agriculteurs.
- Informer les commerçants et les agriculteurs sur les modalités d’utilisation de ces intrants.
- Encourager la reproduction de matériels agricoles spécifiques auprès d’entreprises spécialisées.
6/ Amélioration du continuum “agriculteurs, chercheurs, vulgarisateurs, enseignants, décideurs et secteurs privés ”
Une telle démarche demande avant tout un renforcement des capacités de formation au niveau national, une amélioration des relations entre acteurs et du transfert de connaissances d’un acteur vers l’autre. Elle implique que tous les acteurs soient associés dès le départ.
Le renforcement des ressources humaines et l’amélioration du transfert de connaissances concernent plusieurs niveaux :
Le renforcement des équipes de formateurs sur le terrain. Ces équipes sont indispensables si l’on souhaite former efficacement et sur un pas de temps raisonnable des agents de vulgarisation dans les zones où des projets interviennent.
La production de supports didactiques et techniques accessibles aux différents publics.
L’implication du corps enseignant par le développement de cursus spécifique en agroécologie et SCV.
Un accompagnement continu et maîtrisé est nécessaire sur les premières campagnes et il est indispensable de concentrer les actions dans des zones focales où les moyens humains, techniques et financiers sont présents afin d’éviter la dispersion de messages techniques non maîtrisés.
La gestion des écosystèmes cultivés en semis direct sur couverture permanente permet de convertir un cycle de dégradation accélérée des sols, en un cycle de reconstruction de leur fertilité. Les scénarios d’agriculture durable qui ont été créés grâce au semis direct sur couverture végétale permanente, sont tous construits sur une reconquête de la biodiversité. Les rotations et associations culturales, la meilleure intégration de l’agriculture et de l’élevage, la protection des sols associée à une forte activité biologique, sont autant de facteurs favorisant la durabilité et la résilience des systèmes cultivés. La large capacité d’adaptation de ces systèmes aux diverses conditions agro-écologiques et socio-économiques les rend accessibles aux différentes catégories d’agriculteurs, y compris les plus pauvres. Les efforts prioritaires doivent maintenant porter sur le renforcement des capacités pour une plus large diffusion d’une gamme diversifiée de SCV. A terme, ces systèmes doivent offrir des productions de qualité à haute valeur ajoutée avec moins d’intrants chimiques, et qui soient capables de restaurer au moindre coût, l’énorme potentiel des sols tropicaux déjà très fortement dégradés.
Florent Tivet, André Chabanne, Pascal Lienhard, Hoa Tran Quoc.