Contrôle de la fièvre aphteuse en Afrique australe : de nombreuses défaillances mises à jour (Actualité, 21/09/2011)
Fièvre aphteuse : la participation des paysans au contrôle de la maladie constitue un atout précieux (Actualité, 21/09/2011)
La fièvre aphteuse
Livret éducatif publié par le Cirad
François Roger
Bangkok, Thaïlande
Courriel
21/09/2011 - Article
A l’heure où l’on fête la disparition de la peste bovine, un nouveau défi s’annonce : le contrôle voire l’éradication de la fièvre aphteuse, une maladie beaucoup plus sournoise que la précédente. Les organisations internationales ont décidé de se mettre en ordre de bataille dès les années à venir. Quel sera le rôle du Cirad ? Entretien avec François Roger, épidémiologiste au Cirad.
La maladie existe depuis longtemps. Quel impact a-t-elle aujourd’hui ?
François Roger :
C’est une maladie bien connue dans le monde vétérinaire mais elle a pris de plus en plus d’importance au niveau économique. Elle réduit notamment les possibilités d’échanges dès lors qu’elle est détectée. Les pays du Nord ont réussi à la contrôler mais il leur serait très coûteux de supporter une crise. Celle ayant eu lieu en Angleterre il y a une dizaine d’années aurait coûté, selon les estimations, aux alentours de 20 milliards d'euros au Royaume-Uni en pertes directes ou indirectes. L’Australie, quant à elle, est indemne depuis longtemps de la maladie. Mais elle exporte tellement d'animaux que l'incursion de la maladie couterait à son économie 3% de PIB sur un an.
En Afrique subsaharienne et en Asie du Sud Est, la maladie est très présente, d’après les données transmises par les pays à l’OIE. Il est d’ailleurs, à l’heure actuelle, plus facile de lister les pays qui en sont indemnes que le contraire. Pour l’Afrique, il s’agit d’une dizaine de pays sur cinquante-deux : Maroc, Algérie, Tunisie, Mozambique, Zambie, Madagascar, Gabon, Sénégal, exception faite de quelques autres pays où les données ne sont pas disponibles. En Asie, la maladie est présente dans treize pays et n’est absente que de cinq : Indonésie, Philippines, Tadjikistan, Syrie, Jordanie. Dans ces pays, le commerce international joue un rôle moindre, en apparence toutefois. Le rôle du commerce dans la motivation à lutter contre la maladie ne constitue donc pas, bien souvent, un levier suffisant pour créer une dynamique de contrôle. Malgré ce, les dégâts économiques sont prégnants. Une étude au Cambodge a estimé le coût total d'une épidémie de fièvre aphteuse en début de saison humide, pour une famille avec deux bovins, à 34 dollars US, coût notamment lié à la perte en force de travail des buffles d'eau. Le revenu moyen mensuel d'un ménage rural au Cambodge est d’environ 40 dollars US, alors que les frais de contrôle (vaccins) pour cette famille seraient d'environ 6 dollars par an. Une autre enquête menée au Vietnam sur 36 petites exploitations après apparition d’un foyer de fièvre aphteuse en 2006 a montré que la perte économique pour chaque ferme pouvait varier de 84 à 930 dollars US. Prendre en compte ces éléments et les réduire permettraient bien souvent de passer d'une économie de subsistance très aléatoire à une économie bien plus durable. Cela préserverait le quasi unique capital mobile qu'ont bien souvent ces éleveurs.
Qu’en est-il du contrôle de la maladie dans les pays du Sud ?
F. R. :
On se trouve au Sud face à des contraintes de contrôle de la maladie qui n’existent pas ou peu au Nord. Les principaux freins sont le coût de la surveillance et de la vaccination, l’implication de la faune sauvage en particulier en Afrique australe, la perception de la fièvre aphteuse par les éleveurs. Contrairement à la peste bovine qui décimait des troupeaux entiers, la fièvre aphteuse est une maladie certes plus contagieuse, mais beaucoup moins visible dans la mesure où un grand nombre d’animaux sont malades mais peu finalement en meurent. Pour les éleveurs, la maladie ne constitue donc pas, de prime abord, un problème au regard d’autres maladies plus visibles, comme la septicémie hémorragique. Ils ne perçoivent pas nécessairement que les animaux produisent moins et qu’à long terme un impact économique se fera sentir. Pour eux, la lutte contre la maladie n'est donc pas une priorité alors que cela peut l'être au niveau national et pour certaines entreprises pour des raisons commerciales.
Malgré tout, que ce soit en Afrique ou en Asie du Sud Est, il est tout à fait envisageable de contrôler la maladie même si cela demande beaucoup de moyens. Les services vétérinaires, publics comme privés, sont à renforcer. Et des études complémentaires sont nécessaires en particulier sur l’épidémiologie de la maladie ou sur les aspects liés aux vaccins et aux stratégies de vaccination. Si les outils de base sont disponibles, il reste cependant difficile de les appliquer : vacciner ou non ? Quand vacciner ? Quels animaux ? Faut-il protéger l’élevage bovin des buffles ? Comment travailler avec les éleveurs ? Comment valider les approches ? Pour répondre à ces questions, l’intégration des sciences sociales et humaines, qui inclut l’économie, de l’épidémiologie et de l’écologie est primordiale.
Quelle est l’approche du Cirad dans la lutte contre la fièvre aphteuse ?
F.R. :
Il y a en fait plusieurs approches sur lesquelles nous travaillons simultanément. En Afrique australe, nous nous concentrons sur les réservoirs sauvages. Il s’agit d’évaluer l’efficacité des barrières construites pour constituer des compartiments étanches entre les animaux infectés, les animaux non infectés, les animaux sauvages et les animaux domestiques (1). En Asie, où la grande faune est moins présente, on cherche à améliorer la détection et la perception des risques par les éleveurs.
Il existe une forte interaction entre nos travaux en Asie et ceux effectués en Afrique. Il nous semble très intéressant de développer en Afrique les méthodes que nous utilisons en Asie, notamment les méthodes participatives. Les outils que l’on utilise sont par exemple l’interview semi-directive, la comparaison de maladies deux à deux, les matrices de notation qui permettent de classer les maladies. On place systématiquement trois sources de récupération de données en correspondance. C’est ce principe de triangulation qui permet d’obtenir des résultats de qualité. Inversement, la réflexion menée en Afrique sur l’analyse du risque de transmission à partir de réservoirs peut également être menée en Asie pour les buffles domestiques. En termes d’approches épidémiologiques, nous travaillons également sur des méthodes statistiques - dites de capture-recapture - destinées à mieux évaluer l’importance de cette maladie au Cambodge (2). Ces méthodes seront également intéressantes pour une application sur des terrains africains. Nous avons également contribué récemment à la formation de vétérinaires thaïs à l’épidémiologie spatiale de la fièvre aphteuse. Des évaluations relatives au risque d’introduction de la maladie (3) d’une part et de la vaccination (4) d’autre part sont développées en Afrique australe. Enfin, nous réfléchissons également au montage d’études sur l’évaluation économique des systèmes de surveillance de la fièvre aphteuse. La mise en œuvre pourrait se faire en collaboration étroite avec l’OIE.
En revanche, nous ne travaillerons pas directement sur le pathogène : cela se fait en lien avec des laboratoires du Sud et à terme nous pourrions développer des collaborations avec des laboratoires de référence au Nord comme l’ANSES en France et l’IAH en Angleterre. Nous allons plutôt chercher à apporter des éléments qui vont permettre d’aller plus loin en termes de compréhension sur le terrain, de modélisation et en termes de communication aussi bien avec les éleveurs qu'avec les décideurs, et ce, avec l’aide des sciences de l’homme et de la société.
Propos recueillis par Elsa Bru
(1) De Garine-Wichatitsky M., Pfukenyi D., Zisadza P., Body G., Makwangudze J., Caron A., 2010. Seroprevalence of Foot-and-Mouth disease at the wildlife/livestock interface in the South-east Lowveld of Zimbabwe: influence of home range overlap. FMD International Symposium and Workshop, 12-14th of April, Melbourne, Australia.
(2) Vergne T., Grosbois V., Durand B., Goutard F., Bellet C., Holl D., Roger F., Dufour B. A capture-recapture analysis for assessing the epidemiological situation of foot-and-mouth disease in Svay Rieng province, Cambodia. Prev. Vet. Med. In Press.
(3) Jori F., Etter E., Gummow B., Vosloo W., 2010. A stochastic probability model to quantify the risk of transmission of foot and mouth disease virus at the wildlife/livestock interface of Kruger national park, South Africa. Foot and Mouth Disease International Symposium, 12-14 April 2010, Melbourne, Australia.
(4) Caron A., Heath L., Pfukenyi D., de Garine-Wichatitsky M., Jori F., 2010. FMD vaccination trial and viral circulation at the wildlife/livestock interface in the South-East Lowveld of Zimbabwe. FMD International Symposium and Workshop, 12-14th of April, Melbourne, Australia.