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Etienne Hainzelin, directeur de la recherche et de la stratégie du Cirad. © Cirad, M. Adell

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Etienne Hainzelin : «L’intensification écologique redonne sa place à l’ingénierie des producteurs»

24/02/2010 - Article

Présenté cette année par le Cirad au Salon international de l’agriculture, le thème de l’intensification écologique recouvre de nombreux enjeux. Il est aussi au cœur des activités de l’établissement. Entretien avec Etienne Hainzelin, directeur de la recherche et de la stratégie au Cirad.

Produire plus, mieux, en optimisant les fonctionnalités de la nature, l’intensification écologique est-elle aujourd’hui un effet de mode ou représente-t-elle un profond changement ?

Etienne Hainzelin : Un effet de mode, à l’évidence non. C’est un mouvement profond qui est en train de se mettre en place. On commence à percevoir les limites de différentes ressources naturelles : sols cultivables, pétrole, eau, … On entend par exemple parler de la fin du phosphate, un des trois éléments de base de toute fumure agricole. La quantification de ces ressources montre que l’on pourra retarder les échéances. Mais le fond du problème demeure : on devra nourrir la planète en produisant la biomasse nécessaire sur un espace limité, avec des ressources limitées et avec des effets sur l’environnement qui devront être intégrés. Face à ces limites, il faut donc que l’agriculture, tout en visant des rendements élevés, soit plus économe en intrants et tire un meilleur profit des fonctionnalités écologiques naturelles au service de la production.

Ce type d’approche n’est pas totalement étranger aux équipes du Cirad. Qu’est-ce que, toutefois, cela change ?

E. H. : Les équipes du Cirad travaillent depuis longtemps sur des perspectives agronomiques intégrées. Dans certains cas, on peut dire que le Cirad a eu des actions visionnaires. On peut citer les systèmes de culture sous couverture végétale sur lesquelles nous travaillons depuis plus de 25 ans, et qui sont à l’image de la nature. Il y a aussi plusieurs exemples réussis de la lutte biologique contre des bio-agresseurs - comme le ver blanc à la Réunion, des travaux sur la sélection et l’inoculation de souches de bactéries fixatrices pour réduire la fumure azotée, etc. Cependant, ces approches étaient souvent sectorielles et s’attaquaient à des questions spécifiques. Aujourd’hui, on est appelé à les intégrer dans une vision plus systémique de l’environnement, à des échelles allant de la parcelle à la région, impliquant non pas un effet mais tous les effets d’une action sur le fonctionnement d’une parcelle et son impact sur son environnement. Cela repose également la question de la nécessaire contextualisation des solutions tant la diversité des situations et des combinatoires de solutions est grande. C’est en cela que l’agriculture intensive en écologie exigera à coup sûr, comme le dit Michel Griffon, une agriculture intensive en connaissances. On n’aura pas de solutions « prêtes à porter ». Ce sera le producteur qui combinera ses propres connaissances sur son milieu, ses contraintes, son matériel végétal avec les connaissances et les apports de la recherche pour faire du « sur mesure ». Cela rétablit le rôle des producteurs, tant au nord qu’au sud, dans la construction et la mise en œuvre d’une véritable ingénierie de production.

Quelles sont les grandes thématiques ou questions de recherche que couvre le domaine de l’intensification écologique ?

E. H. : Il s’agit le plus souvent de questions classiques mais qu’il faut reformuler. On peut citer d’abord l’amélioration du matériel végétal, qui était au centre de l’intensification agricole depuis 80 ans, mais qu’il faut probablement redécouvrir avec de nouveaux critères (qualité, rusticité, tolérance). Il y a aussi la protection des cultures, question fondamentale pour la production dans un contexte de réduction des pesticides et pour laquelle il faudra raisonner en termes d’équilibre et non d’éradication. Il y a ensuite la grande question de l’alimentation minérale des plantes, qui suppose d’optimiser les fonctionnements racinaires, la biologie des sols et les bilans minéraux. Tout cela ouvre de nouveaux champs de recherche comme les « plantes de service », les peuplements végétaux complexes, etc. Enfin, parce que l’intensification écologique suppose implicitement le développement des capacités des producteurs, elle renvoie à un aspect fondamental du développement durable, l’aspect social, avec la prise en compte de la capacité d’apprentissage des producteurs.

Quel est l’enjeu de l’intensification écologique pour les pays du Sud ?

E. H. : L’enjeu de base, c’est bien sûr la sécurité alimentaire, car on vise l’augmentation de la production agricole... Ensuite, plus largement, il s’agit pour les pays du Sud d’être maître de leur agriculture, notamment au travers d’un tissu social rural productif. Le mirage comme quoi l’emploi et le développement se trouvaient dans les grands centres urbains a fait son temps. L’emploi rural est probablement, pour moi, le premier facteur de développement et de stabilisation de ces pays. La santé publique constitue aussi un enjeu majeur : l’intensification au moyen d’intrants a causé des nombreux problèmes dans ce domaine comme l’illustrent la pollution des nappes par l’agriculture péri-urbaine qui affecte directement les populations ou les vieux stocks de pesticides dangereux encore écoulés illégalement dans les pays du sud. In fine , on espère un entraînement par l’éducation, l’intensification des connaissances devant exercer un besoin dans ce secteur. Les agriculteurs ne pourront pas appliquer des recettes, ils devront s’organiser. Derrière cela, il y a l’émergence d’un pouvoir des producteurs agricoles afin de peser sur les décisions politiques. C’est un élément qui peut sembler lointain mais il fait partie de l’équation.

Propos recueillis par Elsa Bru

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