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Jérôme Lazard, spécialiste de l’aquaculture au Cirad © Elsa Bru

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Cages flottantes sur le Mékong à Chau Doc © Cirad, Jérôme Lazard

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Jérôme Lazard : « Une aquaculture adaptée aux territoires »

07/07/2009 - Article

Elever des poissons pour nourrir la planète, titrent, en édito, les Cahiers Agricultures dans un numéro spécial consacré à la pisciculture de demain. Un défi à la fois complexe et prometteur pour la recherche. Entretien avec Jérôme Lazard, spécialiste de l’aquaculture au Cirad et coordinateur, avec René Lésel, du numéro spécial.

Quel rôle l’aquaculture peut-elle jouer dans un contexte de forte croissance de la population mondiale ?

Jérôme Lazard : Ce n’est que depuis 2008 que l’aquaculture a rejoint la pêche en termes de production de ressources alimentaires pour les êtres humains. Jusqu'au début des années 1970, la production de l’aquaculture était quasiment négligeable par rapport aux ressources aquatiques vivantes provenant des captures de pêche. Mais la production issue de l’aquaculture a progressé de 10 % par an ces vingt dernières années. Dans le même temps, la croissance de la production issue de la pêche a ralenti pour atteindre un plateau. Tout cela, bien sûr, dans un contexte de forte augmentation de la demande liée à la fois à la croissance de la population et à la hausse de la consommation en protéine. L’avenir semble donc être à l’aquaculture.

Est-il aujourd’hui possible de cerner à la fois le potentiel et les limites de l’aquaculture ?

J.L. : En termes de production et de potentiel, il faut savoir que 92 % des produits de l’aquaculture proviennent de l’Asie. Le centre de gravité de l’aquaculture mondiale se situe aujourd’hui quelque part à la frontière entre la Chine et le Vietnam. Le reste du monde ne produit donc que 8 % de la production mondiale. Et lorsque l’on a retiré le tonnage correspondant à la production de saumons, qui constitue une filière bien spécifique, il reste peu pour les autres continents, notamment l’Afrique et l’Amérique du Sud, deux régions riches de potentiel. Cette dernière est clairement en train d’amorcer la courbe ascendante de sa production aquacole. En Afrique subsaharienne, en revanche, la production semble peu élevée, notamment en raison de la faiblesse organisationnelle et de l’absence de véritables réseaux sociotechniques opérationnels. Car lorsqu’il est question de durabilité, il convient de prendre en compte les quatre dimensions qui la composent : sociale, économique, environnementale et institutionnelle, soit en rapport avec la gouvernance.
D’après les résultats du projet Evad*,, pour Evaluation de la durabilité des systèmes aquacoles, chaque système est étroitement lié au territoire dans lequel il s’inscrit. Les diagnostics de durabilité valent au moins autant comme une comparaison des atouts et des handicaps de chaque système que comme une hiérarchisation absolue des différents systèmes. La situation des profils de durabilité, cependant, va à l’encontre d’une représentation fondée sur l’opposition entre intensif et extensif. Les résultats obtenus en Bretagne et aux Philippines sont notamment contraires aux « a priori » contre l’intensif.

Que sait-on de l’impact de l’aquaculture sur le maintien de la biodiversité ?

J.L. : On trouve en général deux situations distinctes concernant cette question majeure : domestication d’espèces autochtones et introduction d’espèces exotiques. Ces dernières peuvent s’installer définitivement là où elles ont été introduites voire prendre la place d’une ou de plusieurs espèces locales. Ce type d’introduction à des fins d’aquaculture est globalement considérée comme bénéfique mais on manque encore de recul pour en évaluer l’impact sur la biodiversité autochtone. Le premier cas, celui de la domestication d’espèces autochtones, concerne l’interaction entre des populations sauvages et des populations domestiquées : c’est le cas par exemple du saumon atlantique élevé en cages flottantes, génotypiquement différent de son « frère » vivant dans le milieu naturel à proximité. Mais il arrive que les structures d’élevage laissent échapper des individus captifs, favorisant ainsi le mélange des deux génotypes. Cependant, à l’exception des systèmes en eau recirculée, tout élevage aquacole est susceptible de libérer des poissons domestiqués dans le milieu naturel et d’avoir un impact sur les individus de la même espèce dans le milieu naturel. Donc pas de manichéisme non plus dans ce domaine.

Qu’en est-il de la qualité nutritionnelle des poissons d’élevage du point de vue du consommateur ?

J.L. : Les poissons contiennent, in fine, dans leur chair, des graisses, des protéines, des sels minéraux et des vitamines. Pour ce qui est des protéines, les poissons ont une composition identique, que la source protéique soit d’origine animale ou végétale. La composition en graisses, en revanche, témoigne directement du type d’alimentation des poissons. L’aquaculture est devenue, ces dix dernières années, la principale filière animale consommatrice de farines et huiles de poissons soulevant par là même un certain nombre de controverses quant à la pertinence et à l’efficacité de « transformer du poisson en poisson ».et à sa contribution à l’augmentation de la pression sur la ressource halieutique. Pour inverser la tendance, il existe à l’heure actuelle un travail de recherche important destiné à intégrer, partiellement ou en totalité, dans l’alimentation aquacole, des protéines d’origine végétale.

Quel est donc le poisson du futur ?

J.L. : Il n’y a pas véritablement de poisson du futur mais plutôt des systèmes aquacoles adaptés à leurs environnements, ou à leur territoires, respectifs en évolution. Et là on retombe sur les indicateurs de durabilité qui permettent de piloter les mesures à prendre, notamment sous forme de politiques publiques, pour que dans un contexte donné un système aquacole réponde le mieux aux exigences de durabilité. Si l’on veut absolument raisonner au niveau du poisson, la logique strictement écologique tendrait à promouvoir, pour l’aquaculture, des espèces à chaîne alimentaire courte, phytophages, filtreuses ou omnivores. C’est actuellement la situation dans les pays asiatiques où les principales espèces d’élevage sont des carpes (chinoises et indiennes), des tilapias et des pangasius au sein de systèmes d’une très grande diversité en termes de niveau d’intensification. Ces espèces - en dehors du tilapia et du pangasius qui font l’objet d’un commerce international - ne conviennent cependant pas aux marchés de la majorité des pays du Nord, dont les habitudes alimentaires forgées à partir de poisson de pêche sont naturellement tournées vers des poissons carnassiers - à chaîne alimentaire longue - tels que le saumon, le bar, la daurade etc. Là encore, on retrouve une conjugaison de déterminants qui feront qu’un système sera performant ou non. Pour terminer sur une note spécifiquement piscicole, il est clair que le travail ne manque pas sur la voie de la diversification des élevages aquacoles sachant que sur 32 000 espèces de poissons dénombrées, 200 font aujourd’hui l’objet d’élevages et 15 % représentent 85% de la production aquacole totale.

* Le projet Evad , pour Evaluation de la durabilité des systèmes aquacoles, a conduit à l’élaboration d’une méthode d’évaluation de la durabilité des systèmes aquacoles, sur la base d’un panel de six systèmes piscicoles répartis dans des pays du Nord et du Sud. Le projet a été conduit dans le cadre du programme ADD-ANR sur une durée de quatre ans (2005-2008), par un collectif de chercheurs du Cirad, de l’Inra, de l’IRD, de l’Ifremer et l’université de Montpellier 1.

Référence bibliographique

Piscicultures : le poisson de demain , coord. Jérôme Lazard, René Lésel, Cahiers Agricultures Vol. 18, N°2/3, mars-avril/mai-juin 2009, Ed. John Libbey Eurotext.
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